Pourquoi ne parlerais-je pas de l’animal le plus heureux de la création ! Un grand peintre, Karl Dujardins l’a pris en affection; il l’a dessiné dans toutes les poses, il a montré toutes ses jouissances et tous ses goûts. La prose a bien les droits de la peinture, et je promets aux voyageurs qu’ils prendront plaisir à regarder les cochons. Voilà le mot lâché. Maintenant songez qu’aux Pyrénées ils ne sont pas couverts de fange infecte, comme dans nos fermes; ils sont roses et noirs, bien lavés, et vivent sur les grèves sèches, auprès des eaux courantes. Ils font des trous dans le sable échauffé, et y dorment par bandes de cinq ou six, alignés et serrés dans un ordre admirable. Quand on approche, toute la masse grouille; les queues en tire-bouchon frétillent fantastiquement; deux yeux narquois et philosophiques s’ouvrent sous les oreilles pendantes; les nez goguenards s’allongent en flairant; toute la compagnie grognonne; après quoi on s’accoutume à l’intrus, on se tait, on se recouche, les yeux se ferment d’une façon béate, les queues rentrent en place, et les bienheureux coquins se remettent à digérer et à jouir du soleil. Tous ces museaux expressifs semblent dire fi aux préjugés et appeler la jouissance; ils ont quelque chose d’insouciant et de moqueur; le visage entier se dirige du côté du groin, et toute la tête aboutit à la bouche. Leur nez allongé semble aspirer et recueillir dans l’air toutes les sensations agréables. Ils s’étalent si complaisamment à terre, ils remuent les oreilles avec de petits mouvements si voluptueux, ils font des éjaculations de plaisir si pénétrantes, qu’on en prend de l’humeur. O vrais épicuriens, si parfois en sommeillant vous daignez réfléchir, vous devez penser, comme l’oie de Montaigne, que le monde a été fait pour vous, que l’homme est votre serviteur, et que vous êtes les privilégiés de la nature ! Il n’y a dans toute leur vie qu’un moment fâcheux, celui où on les saigne. Encore il passe vite et ils ne les prévoient pas.
VIII.
Des milliers de lézards nichent dans les fentes d’ardoises et dans les murs de cailloux roulés. A l’approche des passants, ils filent comme un trait et traversent la route. Si l’on reste un instant immobile, on y voit de petites têtes inquiètes et malignes sortir entre deux pierres; le reste du corps se montre, la queue frétille, et, d’un mouvement brusque, ils grimpent en zigzag sur les étages de galets. Ils ont là du soleil à plaisir, jusqu’à cuire tout vifs; à midi, la roche brûle la main. Ce puissant soleil échauffe leur sang froid et donne à leurs membres le ressort et l’action. Ils sont capricieux, passionnés, violents, et se battent comme des hommes. Quelquefois on en voit rouler deux le long d’un rocher, l’un sur l’autre, dans la poussière, se relever ternes et sales, et se sauver prestement, comme des écoliers poltrons et mutins surpris en faute. Plusieurs perdent la queue dans ces aventures, ce qui fait qu’ils ont l’air de porter un habit trop court; ils se cachent, honteux d’être si mal vêtus. Les autres, dans leur justaucorps gris, ont des mouvements menus et gracieux, un air à la fois coquet et timide qui ôte toute envie de leur faire mal. Lorsqu’ils dorment sur un feuillet de roche, on aperçoit leur gorge blanchâtre et leur petite bouche spirituelle; mais ils ne dorment guère, ils sont toujours aux aguets, ils détalent au moindre bruit, et, quand rien ne les trouble, ils trottent, s’ébattent, montent, descendent, font cent tours par plaisir. Ils aiment la compagnie, et vivent l’un près de l’autre ou l’un chez l’autre. Aucun animal n’est plus gentil et n’a des mœurs plus innocentes; avec les jolis sédums blancs et jaunes, il égaye les longs murs de pierre, et tous deux vivent de sécheresse, comme les autres d’humidité.
Le sol, la lumière, la végétation, les animaux, l’homme, sont autant de livres où la nature écrit en caractères différents la même pensée. Si les cochons ont le poil net et rose, c’est que le granit bouillant et la mer poissonneuse ont pendant des millions d’années accumulé et soulevé dix mille pieds de roche.
IV
BAGNÈRES ET LUCHON
DE LUZ A BAGNÈRES-DE-BIGORRE
I.
Il faut subir ici de longues montées étouffantes; les chevaux vont au pas ou soufflent; les voyageurs dorment ou suent; le conducteur grommelle ou boit; la poussière tourbillonne, et, si vous sortez, votre gosier sèche ou les yeux vous cuisent. Il n’y a qu’un moyen de passer cette mauvaise heure; c’est de se conter quelque vieille histoire du pays, par exemple celle que voici: