Bos de Bénac fut un bon chevalier, grand ami du roi saint Louis; il alla en croisade dans la terre d’Égypte, et tua beaucoup de Sarrasins pour le salut de son âme. Mais à la fin les Français furent défaits dans une grande bataille, et Bos de Bénac laissé pour mort. On l’emmena prisonnier le long du fleuve, du côté du soleil, dans un pays où la peau des hommes était toute brûlée par la chaleur, et il y fut dix ans. On le fit pâtre de troupeaux, et on le battait souvent, parce qu’il était Franc et chrétien.
Un jour qu’il s’affligeait et se lamentait dans un lieu désert, il vit paraître auprès de lui un petit homme noir, qui avait deux cornes au front, un pied de chèvre, et l’air plus méchant que les plus méchants Sarrasins. Bos était si accoutumé à voir des hommes noirs, qu’il ne fit pas le signe de croix. C’était le diable qui lui dit en ricanant: « Bos, à quoi t’a servi de combattre pour ton Dieu ? Il te laisse valet de mes valets de Nubie; les chiens de ton château sont mieux traités que toi. On te croit mort et demain ta femme se marie. Va donc traire tes brebis, bon chevalier. »
Bos poussa un grand cri et pleura, car il aimait sa femme; le diable feignit d’avoir compassion de lui, et lui dit: « Je ne suis pas si méchant que le disent tes prêtres. Tu t’es bien battu; j’aime les gens braves; je ferai pour toi plus que le crucifié, ton ami. Cette nuit tu seras dans ton beau pays de Bigorre. Donne-moi en échange un plat de noix de ta table. Eh bien, te voilà embarrassé comme un théologien. Crois-tu que les noix aient des âmes ? Allons, décide-toi. »
Bos oublia que c’est péché mortel de donner quelque chose au diable, et lui tendit la main. Aussitôt il fut emporté comme dans un tourbillon; il aperçut au-dessous de lui un grand fleuve jaune, le Nil, qui s’allongeait, ainsi qu’un serpent, entre deux traînées de sable; un instant après, une ville étendue sur la grève comme une cuirasse; puis des flots innombrables alignés d’un bout de l’horizon à l’autre, et sur eux, des vaisseaux noirs pareils à des hirondelles; plus loin, une île à trois côtés, avec une montagne creuse pleine de feu et un panache de fumée fauve; puis encore la mer. La nuit tombait, quand une rangée de montagnes se leva dans les bandes rouges du couchant. Bos reconnut les cimes dentelées des Pyrénées et fut rempli de joie.
Le diable lui dit: « Bos, viens d’abord chez mes serviteurs de la montagne. En bonne conscience, puisque tu rentres au pays, tu leur dois une visite. Ils sont plus beaux que tes anges, et t’aimeront, puisque tu es mon ami. »
Le bon chevalier eut horreur de penser qu’il était l’ami du diable et le suivit à contre-cœur. La main du diable était comme une serre; il allait plus vite que le vent. Bos traversa d’un élan la vallée de Pierrefitte, et se trouva au pied du Bergonz, devant une porte de pierre qu’il n’avait jamais vue. La porte s’ouvrit d’elle-même avec un bruit plus doux qu’un chant d’oiseau, et ils entrèrent dans une salle haute de mille pieds, toute en cristal, flamboyante comme si le soleil eût été dedans. Bos vit trois petites femmes grandes comme la main, sur des siéges d’agate; elles avaient les yeux clairs comme l’eau verte du Gave; les joues avaient le vermillon de la rose sans épines; leur robe blanche était aussi légère que la vapeur aérienne des cascades; leur écharpe était de couleur de l’arc-en-ciel. Bos crut l’avoir vue autrefois flottante au bord des précipices, lorsque la brume matinale s’évaporait aux premiers rayons. Elles filaient, et leurs rouets tournaient si vite qu’on ne voyait pas la roue. Elles se levèrent toutes ensemble, et chantèrent de leur petite voix argentine: « Bos est revenu; Bos est l’ami de notre maître; Bos, nous te filerons un manteau de soie en échange de ton manteau de croisé. »
Un instant après, il était devant une autre montagne qu’il reconnut à la clarté des étoiles. C’était celle de Campana, qui sonne lorsqu’il arrive malheur au pays. Bos se trouva dedans, sans savoir comment cela s’était fait, et vit qu’elle était creuse jusqu’au sommet. Une cloche énorme d’argent bruni descendait de la plus haute voûte; un troupeau de chèvres noires était attaché au battant. Bos comprit que ces chèvres étaient des diables: leurs queues courtes frétillaient convulsivement; leurs yeux étaient comme des charbons allumés; leur poil tremblait et se recroquevillait comme les rameaux verts sur la braise; leurs cornes étaient pointues et tortues comme des épées de Syrie. Quand elles aperçurent Bos et le démon, elles vinrent sauter autour d’eux avec des bonds si brusques et des yeux si étranges, que le bon chevalier sentit le cœur lui manquer. Ces yeux formaient des figures cabalistiques et dansaient à la façon des feux follets d’un cimetière; puis elles se mirent sur une seule ligne et coururent en avant; le battant d’acier heurta la paroi sonore, une voix immense sortit en roulant de l’argent qui vibrait; Bos crut l’entendre jusqu’au fond de sa cervelle; les palpitations du son coururent par tout son corps; il frémit d’angoisse comme un homme en délire, et entendit distinctement la cloche qui chantait: « Bos est revenu; Bos est l’ami de mon maître; Bos, ce n’est point la cloche de l’église, c’est moi qui sonne ton retour. »
Il se sentit encore une fois enlevé dans l’air; les arbres enracinés dans le roc pliaient devant son compagnon et lui, comme sous l’orage; les ours hurlaient lamentablement; des troupeaux de loups fuyaient en frissonnant sur la neige. De grands nuages roux couraient dans le ciel, déchiquetés et tremblotants comme des ailes de chauves-souris. Les malins esprits des vallées se levaient et tourbillonnaient dans la nuit. Les têtes des rocs semblaient vivantes; il croyait voir l’armée des montagnes s’ébranler et le suivre. Ils traversèrent un mur de nuages et s’arrêtèrent sur le pic d’Anie. Au même instant, l’éclair fendit la masse de vapeurs. Bos vit un fantôme haut comme un grand pin, la face ardente comme une fournaise, enveloppé de nuées rouges. Des auréoles violettes flamboyaient sur sa tête; la foudre rampait à ses pieds en traînées éblouissantes; tout son corps resplendissait d’éclairs blancs. Le tonnerre éclata, la cime voisine croula, les roches renversées fumèrent, et Bos entendit une voix tonnante qui disait: « Bos est revenu; Bos est l’ami de mon maître; Bos, j’illumine la vallée pour ton retour, mieux que les cierges de ton église. »
Le pauvre Bos, trempé d’une sueur froide, fut porté tout d’un coup au pied du château de Bénac, et le diable lui dit: « Bon chevalier, va donc retrouver ta femme ! » Puis il se mit à rire avec le bruit d’un arbre qui craque, et disparut, laissant derrière lui une odeur de soufre.
Le matin paraissait, l’air était froid, la terre mouillée, et Bos grelottait sous ses lambeaux, lorsqu’il vit venir une cavalcade superbe: des dames en robes de brocart couturées d’argent et de perles; des seigneurs en harnois d’acier poli, avec des chaînes d’or; de nobles palefrois sous des housses écarlates, conduits par des pages en justaucorps de velours noir; puis l’escorte des hommes d’armes, dont les cuirasses luisaient au soleil. C’était le sire d’Angles qui venait épouser la dame de Bénac. Ils défilèrent longuement sur la rampe et s’enfoncèrent sous le porche obscur.