Bos courut à la porte, mais on le renvoya en lui disant: « Bonhomme, reviens à midi, tu auras l’aumône avec les autres. »

Bos s’assit sur une roche, tourmenté de colère et de douleur. Il entendait dans le château des fanfares de trompettes et le bruit des réjouissances. Un autre allait lui prendre sa femme et son bien; il serrait les poings et roulait des pensées de meurtre; mais il n’avait pas d’armes: il prit patience, comme il avait tant fait de fois chez les Sarrasins, et attendit.

Tous les pauvres du voisinage s’assemblèrent, et Bos se mit avec eux. Il n’était pas humble comme le bon roi saint Louis, qui lavait les pieds des mendiants; il eut grand honte de marcher parmi ces porte-besaces, contrefaits, goîtreux, aux jambes torses, au dos voûté, mal couverts de méchantes capes rapiécées et trouées et de guenilles en loques; mais il eut bien plus de honte encore, lorsqu’en passant sur le fossé plein d’eau claire il vit sa figure brûlée, ses cheveux hérissés comme le poil d’une bête fauve, ses yeux sauvages, tout son corps maigri et meurtri; puis il pensa qu’il n’avait pour vêtement qu’un sac déchiré et la peau d’une grande chèvre, et qu’il était plus hideux que le plus hideux mendiant. Ceux-ci criaient louange aux mariés, et Bos de fureur grinçait les dents.

Ils suivaient le haut corridor, et Bos vit par la porte l’ancienne salle du festin. Ses armures y pendaient; il reconnut les andouillers des cerfs qu’il avait tués à coups de flèches, les têtes des ours qu’il avait tués à coups d’épieu. La salle était pleine, et la joie du festin montait haut sous les voûtes; le vin du Languedoc coulait largement dans les coupes, les conviés portaient la santé des fiancés. Le sire d’Angles causait bien bas avec la belle dame, qui souriait et tournait vers lui son doux regard. Quand Bos vit ces lèvres roses sourire et ces yeux noirs rayonner sous le capulet d’écarlate, il sentit son cœur mordu par la jalousie, bondit dans la salle et cria d’une voix terrible: « Hors d’ici, traîtres ! je suis le maître d’ici, Bos de Bénac.

—Mendiant et menteur, dit le sire d’Angles. Nous avons vu Bos tomber mort sur le bord du fleuve d’Égypte. Qui es-tu, vieux ladre ? Ta figure est noire comme celle des damnés Sarrasins. Vous êtes tous les amis du diable; c’est le malin esprit qui t’a conduit ici. Chassez-le, et lâchez les chiens sur lui. »

Mais la dame miséricordieuse demanda qu’on fît grâce au malheureux fou. Bos, blessé par sa conscience, croyant que chacun savait son péché, s’enfuit le visage dans ses mains, ayant horreur de lui-même, et ne s’arrêta que dans une fondrière déserte. La nuit vint, et la cloche du mont Campana se mit à tinter. Il entendit bourdonner les rouets des fées du Bergonz. Le géant habillé de feu parut sur le pic d’Anie. Des images étranges se levèrent en son cerveau comme les rêves d’un malade. Le souffle du démon était sur lui. Une légion de visages fantastiques chevauchait dans sa tête au bruissement des ailes infernales, et le ravissant sourire de la belle dame le piquait au cœur comme une pointe de poignard. Le petit homme noir parut près de lui et lui dit: « Comment, Bos, tu n’es pas invité à la noce de ta femme ? Le sire d’Angles l’épouse tout à l’heure. Ami Bos, il n’est pas courtois !

—Maudit de Dieu, que viens-tu faire ici ?

—Tu n’es pas reconnaissant; je t’ai tiré d’Égypte, comme Moïse ses badauds d’Israélites, et je t’ai transporté, non pas en quarante ans, mais en un jour, dans la terre promise. Pauvre sot qui t’amuses à pleurer ! Veux-tu ta femme ? donne-moi ta foi, rien davantage. Au fait, tu as raison; demain, si tu n’est pas gelé, et si tu pries bien humblement le sire d’Angles, il te fera valet de chenil; c’est une belle place. Ce soir, dors sur la neige, bon chevalier. Là-bas, où sont les lumières, le sire d’Angles embrasse ta femme. »

Bos suffoquait et crut qu’il allait mourir. « Seigneur mon Dieu, dit-il en tombant à genoux, délivrez-moi du tentateur ! » Et il fondit en larmes.

Le diable s’enfuit, chassé par cette prière ardente; les mains de Bos jointes sur sa poitrine rencontrèrent son anneau de mariage qu’il portait à son scapulaire. Il tressaillit de joie: « Merci, Seigneur, et faites que j’arrive. »