Il courut comme s’il avait des ailes, franchit d’un saut la porte, et se cacha derrière un pilier de la galerie. Le cortége s’avançait avec des flambeaux. Quand la dame fut près de lui, Bos se leva, lui prit la main et lui montra l’anneau. Elle le reconnut et se jeta dans ses bras. Il se tourna vers l’assistance, et dit: « J’ai souffert comme Jésus-Christ, et j’ai été renié comme lui. Hommes de Bigorre qui m’avez maltraité et renié, je vous prie d’être mes amis comme autrefois. »

Le lendemain, Bos alla verser un plat de noix dans un gouffre noir, où souvent on entendait la voix du diable; ensuite il partit pour se confesser au pape. Au retour, il se fit ermite dans une caverne de la montagne, et sa femme devint nonne dans un couvent de Tarbes. Tous deux firent saintement pénitence, et méritèrent après leur mort de voir Dieu.

II.

Un peu après Lourdes, commence la plaine, et le ciel s’ouvre sur une largeur immense: la coupole d’azur pâlit vers les bords, et son bleu tendre,

Lourdes. ([Page 258.])

dégradé par des nuances insensibles, se perd à l’horizon dans une blancheur ravissante. Ces couleurs si pures, si riches, si doucement fondues, sont comme un grand concert où l’on se trouve enveloppé d’harmonie; la lumière arrive de toutes parts; l’air en est pénétré, la voûte bleue scintille depuis le dôme jusqu’à l’horizon. On oublie les autres objets; on s’absorbe dans une sensation unique; on ne peut que jouir de cette sérénité inaltérable, de cette profusion de clarté, de cet épanchement de lumière dorée, ruisselante, qui joue dans un espace sans limites. Ce ciel du Midi ne correspond qu’à un seul état de l’âme, qui est la joie: il n’a qu’une pensée et qu’une beauté, mais il fait concevoir le bonheur plein et durable; il met dans le cœur une source de gaieté toujours prête à jaillir; l’homme en ce pays doit porter légèrement la vie. Nos cieux du Nord ont une expression plus variée et plus profonde; les reflets métalliques de leurs nuages changeants conviennent à des âmes agitées; leur lumière brisée et leurs nuances étranges expriment la joie triste des passions mélancoliques; ils touchent le cœur plus à fond et d’une atteinte plus vive. Mais le bleu et le blanc sont des teintes si belles ! D’ici le Nord semble un exil; on n’eût jamais pensé que deux couleurs pussent faire autant de plaisir. Elles s’évanouissent l’une dans l’autre, comme des sons suaves qui se rapprochent et se confondent. Le blanc lointain adoucit la lumière crue et l’emprisonne dans une poussière d’air épaissi. L’azur du dôme émousse les rayons sous sa teinte obscure, les réfléchit, les brise, et semble semé de paillettes d’or. Ces miroitements du ciel, ces horizons noyés dans une bande vaporeuse, cette transparence de l’air infini, cette profondeur d’un ciel sans nuages, valent le spectacle des montagnes.

III.

Tarbes est une assez grande ville, ayant l’aspect d’un bourg, pavée de petits cailloux, d’apparence médiocre. On débarque dans une place où de gros ormeaux poudreux font de l’ombre. A midi les rues sont désertes; on s’aperçoit qu’on est proche du soleil d’Espagne. Quelques femmes seulement, coiffées d’un foulard rouge, vendaient des pêches au coin d’une borne. Un peu plus loin, des soldats de cavalerie traînaient leurs grandes jambes gauches dans l’ombre étroite de leur muraille. On rencontre un carré de quatre bâtiments, au milieu desquels monte un clocher évasé du bas. C’est l’église; elle n’a qu’une seule nef, très-haute, très-large, très-fraîche, peinte de couleurs sombres, qui fait contraste avec la chaleur étouffante du dehors et l’éclat cru des murs blancs; au-dessus de l’autel, six colonnes de marbre bigarré, surmontées d’un baldaquin, font un assez bel effet. Les tableaux sont comme partout: un Christ beurre frais et rose tendre, une passion en estampes coloriées de six sous. Quelques-uns, placés très-haut, dans des coins obscurs, paraissent meilleurs, parce qu’on n’y démêle rien. Un peu plus loin, on vient de bâtir un palais de justice, propre et neuf comme une robe de juge: les moellons sont bien équarris, et les murs parfaitement ratissés; la façade est embellie de deux statues, la Justice, qui a l’air d’une sotte, et la Force, qui a l’air d’une fille. La Force a des demi-bottes et une peau de bête. Au lieu de belles statues, nous avons de vilains logogriphes. Puisqu’on avait l’amour du symbole, ne pouvait-on habiller la Force en gendarme ? Pour nous dédommager des statues, nous allâmes visiter les chevaux. A cet endroit, la ville bourgeoise devient ville élégante. Les bâtiments du haras sont simples et de bon goût. Des gazons, des rosiers, des escaliers pleins de fleurs, une belle prairie d’herbe haute; dans le lointain des peupliers rangés en rideaux sur l’horizon limpide: l’habitation des chevaux est un lieu de plaisance. Il y en a cinquante dans une longue écurie qui serait au besoin une salle de bal; ce sont de superbes bêtes, le poil luisant, la croupe ferme, l’œil doux, le front calme; ils mangent paisiblement dans leurs stalles, ayant double natte sous leur litière; tout est brossé, essuyé, frotté. Des écuyers en veste rouge vont et viennent incessamment pour les nettoyer et veiller à ce que rien ne leur manque. Les hommes étaient moins heureux dans le paradis terrestre.