La vérité est qu’on y use beaucoup de chapeaux, qu’on y mange beaucoup de pêches, qu’on y dit beaucoup de paroles, et qu’en fait d’hommes et d’idées, on y trouve à peu près ce qu’on trouve ailleurs.
Voici le catalogue d’un salon mieux composé que beaucoup d’autres:
Un vieux gentilhomme, assez semblable au M. de Mortsauf de Balzac, officier avant 1830, très-brave, et capable de raisonner juste, quand on le poussait fort. Il avait un grand long cou cartilagineux qui tournait tout d’une pièce et péniblement, comme une machine rouillée; ses pieds ballottaient dans ses souliers carrés; les pans de sa redingote pendaient comme des drapeaux autour de ses jambes. Son corps et ses habits étaient roides, gauches, antiques et étroits, comme ses opinions. Du reste, méticuleux, radoteur, hargneux, occupé tout le jour à ressasser des pauvretés et à se plaindre de vétilles; il tracassait son domestique une heure durant pour un grain de poussière oublié sur la basque de son habit, expliquant le moyen d’enlever la poussière, le danger de laisser la poussière, les défauts d’un esprit négligent, les mérites d’un esprit diligent, avec tant de monotonie, de ténacité et de lenteur, qu’on finissait par se boucher les oreilles ou par dormir. Il prenait du tabac, posait son menton sur sa canne, et regardait devant lui avec l’expression inerte et terne des momies. La vie rustique, le manque de conversation et d’action, la fixité des habitudes machinales, l’avaient éteint.
A côté de lui se tenaient une jeune Anglaise et sa mère. L’Anglaise n’avait pu s’éteindre; elle avait gelé en naissant: du reste, aussi immobile que lui. Elle portait aux bras une boutique d’orfévrerie: bracelets, chaînes de toutes formes et de tout métal, qui pendaient et tintaient comme des clochettes. La mère était une de ces asperges crochues, bosselées, plantées dans une robe ballonnée, qui ne peuvent fleurir et monter en graine que sous le brouillard de Londres. Elles prenaient du thé et ne causaient qu’entre elles.
On remarquait en troisième lieu un jeune homme fort noble, parfaitement mis, frisé tous les jours, les mains molles, incessamment lavé, brossé, orné, embelli, et beau comme une poupée. Il avait la fatuité compassée et sérieuse. Ses moindres actions étaient d’une correction et d’une gravité admirable. Il demandait du potage en pesant toutes ses paroles. Il mettait ses gants de l’air d’un empereur romain. Il ne riait jamais, on reconnaissait à ses gestes calmes l’homme pénétré de respect pour soi-même, qui érige les convenances en principes. Son teint, ses mains, sa barbe et son esprit, avaient été si longtemps nettoyés, frottés et parfumés par l’étiquette qu’ils semblaient postiches.
Ordinairement, il donnait la réplique à une dame moldave, qui maintenait la conversation vivante. Cette dame avait voyagé par toute l’Europe, et racontait ses voyages d’une voix si perçante et si métallique, qu’on se demandait si elle n’avait pas un clairon quelque part dans le corps. Elle dissertait toute seule, quelquefois pendant un quart d’heure de suite, principalement sur le riz et sur le degré de civilisation des Turcs, sur la barbarie des généraux russes et sur les bains de Constantinople. Cette mémoire pleine ne débordait qu’en tirades: cela était presque aussi amusant qu’un dictionnaire de géographie.
Il y avait près d’elle un Espagnol pâle, mince, maigre, dont la figure ressemblait à une lame de couteau. On sut, par quelques mots échappés, qu’il était riche et républicain: il passait sa vie un journal à la main. Il en lisait tous les jours douze ou quinze, avec de petits mouvements secs et saccadés, et des contractions nerveuses qui passaient sur sa figure comme un frisson. Il se tenait habituellement dans un coin, et l’on voyait briller sur sa physionomie des velléités de proclamations et de professions de foi. Au même instant son regard s’éteignait comme un feu trop brusque qui flamboie et tombe. Il ne parlait que par monosyllabes et pour demander du thé. Sa femme ne savait pas le français et restait toute la soirée immobile dans son fauteuil.
Faut-il parler d’une vieille dame saumuroise, habituée des bains, attentive au chaud, au froid, aux courants d’air, aux assaisonnements, décidée à n’enrichir ses héritiers que le plus tard possible, qui trottait tout le jour, et le soir caressait son chien ? D’un abbé et de son élève, qui dînaient à part pour fuir la contagion des conversations mondaines ? etc. La vérité est qu’il n’y a rien à peindre, et qu’au prochain restaurant vous verrez les mêmes gens.
Maintenant, de bonne foi, que peuvent être les entretiens dans un pareil monde ? Comme la réponse est importante, je prie le lecteur de parcourir la classification ci-jointe des conversations intéressantes; il jugera lui-même si l’on a chance d’en rencontrer aux eaux quelqu’une de semblable.
Premier genre: circonlocutions, argumentations oratoires, exordes par insinuation, sourires et saluts, pouvant se traduire par la phrase suivante: « Monsieur, faites-moi gagner mille francs. »