Deuxième genre: périphrases, dissertations métaphysiques, cris de l’âme, gestes et génuflexions, aboutissant à la phrase que voici: « Madame, permettez-moi d’être votre très-humble serviteur. »
Troisième genre: deux personnes ayant besoin l’une de l’autre sont en présence; abrégé de leur conversation: « Vous êtes un grand homme.—Vous en êtes un autre. »
Quatrième genre: on est assis au coin du feu avec un vieil ami; on tisonne dans les braises, et l’on cause de n’importe quoi, par exemple: « Voulez-vous du thé ? Mon cigare est éteint. » Ou, ce qui est mieux, on ne dit rien du tout et l’on écoute chanter la bouilloire; toutes actions qui signifient: « Vous êtes un brave homme, et vous me rendriez service au besoin. »
Cinquième genre: idées générales nouvelles et librement exprimées; genre perdu depuis cent ans. On l’a connu dans les salons au dix-huitième siècle. Genre aujourd’hui fossile.
Sixième et dernier genre: fusées d’esprit, feu d’artifice de mots brillants, images inventées, couleurs étalées, profusion de verve, d’originalité et de gaieté. Genre infiniment rare et tous les jours diminué par la peur de se compromettre, par l’air important, par l’affectation de moralité.
Ces six genres manquant, et visiblement ils manquent, que reste-t-il ? La conversation telle que la peint Henri Monnier et que la fait M. Prudhomme. Seulement, ici les façons sont meilleures: par exemple, on sait qu’on doit se servir le dernier du potage, et le premier de la salade; on se munit de certaines phrases convenues qu’on échange contre d’autres phrases convenues; on répond à un geste prévu par un geste prévu, à la manière des Chinois; on vient bâiller intérieurement et sourire extérieurement, en compagnie et en cérémonie. Cette comédie de grimaces et ce commerce d’ennui forment la conversation aux eaux et ailleurs.
Aussi beaucoup de gens vont prendre l’air dans la rue.
II.
La rue est pleine de figures mornes: jurisconsultes, banquiers, gens fatigués par les travaux de cabinet, ou ennuyés parce qu’ils ont trop de fortune et trop peu de chagrin. Le soir, ils vont à Frascati ou regardent les badauds qui se coudoient entre les boutiques du Cours. Le jour, ils boivent et se baignent un peu, montent à cheval et fument beaucoup. Les bouffis, étalés sur un fauteuil, digèrent; les maigres étudient le journal; les jeunes dissertent avec les dames sur le temps qu’il fait; les dames s’occupent à bien arrondir leurs jupes; les vieux, qui sont philosophes et critiques, prennent du tabac ou regardent les montagnes avec des lunettes, pour vérifier si les gravures sont exactes. Ce n’est pas la peine d’avoir tant d’argent pour avoir si peu de plaisir.
Cet ennui prouve que la vie ressemble à l’Opéra; pour y être heureux, il faut l’argent de l’entrée, mais aussi le sentiment de la musique. Si l’argent vous manque, vous restez dehors à la pluie parmi les décrotteurs; si le sentiment vous manque, vous dormez maussadement dans votre superbe loge. Je conclus qu’il faut tâcher de gagner les quatre francs du parterre, mais surtout apprendre la musique.