Je suis né dans un tonneau au fond d’un grenier à foin; la lumière tombait sur mes paupières fermées, en sorte que, les huit premiers jours, tout me parut couleur de rose.
Le huitième, ce fut encore mieux; je regardai, et vis une grande chute de clarté sur l’ombre noire; la poussière et les insectes y dansaient. Le foin était chaud et odorant; les araignées dormaient pendues aux tuiles; les moucherons bourdonnaient; tout le monde avait l’air heureux; cela m’enhardit; je voulus aller toucher la plaque blanche où tourbillonnaient ces petits diamants et qui rejoignait le toit par une colonne d’or. Je roulai comme une boule, j’eus les yeux brûlés, les côtes meurtries, j’étranglais, et je toussai jusqu’au soir.
II.
Mes pattes étant devenues solides, je sortis et fis bientôt amitié avec une oie, bête estimable, car elle avait le ventre tiède; je me blottissais dessous, et pendant ce temps ses discours philosophiques me formaient. Elle disait que la basse-cour était une république d’alliés; que le plus industrieux, l’homme, avait été choisi pour chef, et que les chiens, quoique turbulents, étaient nos gardiens. Je pleurais d’attendrissement sous le ventre de ma bonne amie.
Un matin la cuisinière approcha d’un air bonasse, montrant dans la main une poignée d’orge. L’oie tendit le cou que la cuisinière empoigna, tirant un grand couteau. Mon oncle, philosophe alerte, accourut et commença à exhorter l’oie, qui poussait des cris inconvenants: « Chère sœur, disait-il, le fermier, ayant mangé votre chair, aura l’intelligence plus nette et veillera mieux à votre bien-être; et les chiens s’étant nourris de vos os, seront plus capables de vous défendre. » Là-dessus l’oie se tut, car sa tête était coupée, et une sorte de tuyau rouge s’avança hors du cou qui saignait. Mon oncle courut à la tête et l’emporta prestement; pour moi, un peu effarouché, j’approchai de la mare de sang, et sans réfléchir j’y trempai ma langue; ce sang était bien bon, et j’allai à la cuisine pour voir si je n’en aurais pas davantage.
III.
Mon oncle, animal fort expérimenté et très-vieux, m’a enseigné l’histoire universelle.
A l’origine des choses, quand il naquit, le maître étant mort, les enfants à l’enterrement, les valets à la danse, tous les animaux se trouvèrent libres. Ce fut un tintamarre épouvantable; un dindon ayant de trop belles plumes fut mis à nu par ses confrères. Le soir, un furet, s’étant insinué, suça à la veine du cou les trois quarts des combattants, lesquels, naturellement, ne crièrent plus. Le spectacle était beau dans la basse-cour; les chiens çà et là avalaient un canard; les chevaux par gaieté cassaient l’échine des chiens; mon oncle lui-même croqua une demi-douzaine de petits poulets. C’était le bon temps, dit-il.
Le soir, les gens étant rentrés, les coups de fouet commencèrent. Mon oncle en reçut un qui lui emporta une bande de poil. Les chiens, bien sanglés et à l’attache, hurlèrent de repentir et léchèrent les mains du nouveau maître. Les chevaux reprirent leur dossée avec un zèle administratif. Les volailles protégées poussèrent des gloussements de bénédiction; seulement, au bout de six mois, quand passa le coquetier, d’un coup on en saigna cinquante. Les oies, au nombre desquelles était ma bonne amie défunte, battirent des ailes, disant que tout était dans l’ordre, et louant le fermier, bienfaiteur du public.