—Le soir, un monsieur en bonnet de nuit, leur mari, leur cause de ses reports et de sa clientèle. Les enfants dans leur berceau se gâtent ou grognent. La cuisinière apporte ses comptes. Elles saluent quinze hommes dans leur salon, et louent quinze dames sur leurs robes. Ajoutez parfois la cérémonie pénitentiaire et funèbre que vous avez vue il y a trois jours.
—Mais alors le piano semble choisi tout exprès.
—Pour les résigner du premier coup à la mesquinerie de la condition moyenne, à la nullité de la condition féminine, à la misère de la condition humaine. Il est évident que toutes se trouveront contentes, que nulle ne deviendra languissante ou aigre. Cher et salutaire instrument ! saluez-le avec respect quand vous entrez dans une chambre. Il est la source de la concorde domestique, de la patience féminine et du bonheur conjugal.
—Saint Jacques, je jure que ma femme ne saura pas la musique !
—Vous faites vœu de célibat, mon cher ami. Aujourd’hui toute fille portant gants a fait trotter ses doigts sur cette machine; sans quoi elle se prendrait pour une blanchisseuse.
—J’épouserai ma blanchisseuse.
—Le lendemain de vos noces elle fera venir un piano. »
Paul s’est foulé le pied et a passé deux jours dans sa chambre, occupé à regarder une basse-cour. Là-dessus il a écrit un petit traité que voici, à l’usage du jeune créole, sorte de viatique dont l’autre se nourrira pour mieux comprendre le monde. Je trouve le traité triste et sceptique. Paul répond qu’il faut l’être d’abord pour ne plus l’être ensuite, et qu’il faut l’être un peu pour ne pas l’être trop.
VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D’UN CHAT.