En effet, on est ici voisin de Toulouse; comme le caractère, le type est nouveau. Les jeunes filles ont des figures fines, régulières, d’une coupe nette, d’une expression vive et gaie. Elles sont petites, elles ont la démarche légère, des yeux brillants, la prestesse d’un oiseau. Le soir, autour d’une boutique de loterie, ces jolis visages se dessinent animés et passionnés sous la lumière vacillante bordée d’ombre noire. Les yeux pétillent, les lèvres rouges tremblent, le col s’agite avec de petits mouvements brusques d’hirondelle; aucun tableau n’est plus vivant.

Si vous sortez de l’allée éclairée et tumultueuse, au bout de cent pas, vous trouvez le silence, la solitude et l’obscurité. La nuit, la vallée est d’une grande beauté; elle s’encadre et s’allonge entre deux chaînes de montagnes parallèles, piliers énormes qui s’alignent sur deux files et soutiennent la voûte sombre du ciel. Leurs arceaux la découpent comme un plafond de cathédrale, et la nef immense s’enfonce à plusieurs lieues, rayonnante d’étoiles; ces étoiles jettent des flammes. En ce moment, il n’y a qu’elles de vivantes; la vallée est noire, l’air immobile; on distingue seulement les cimes effilées des peupliers debout dans la nuit sereine, enveloppés de leur manteau de feuillage. Les derniers rameaux s’agitent, et leur bruissement ressemble au murmure d’une prière que répète le bourdonnement lointain du torrent.

III.

Au jour, la campagne est riche et riante; la vallée n’est pas une gorge, mais une belle prairie plate coupée d’arbres et de champs de maïs, parmi lesquels la rivière court sans bondir. Luchon est entouré d’allées de platanes, de peupliers et de tilleuls. On quitte ces allées pour un sentier qui suit les flots de la Pique et tournoie dans l’herbe haute. Les frênes et les chênes forment un rideau sur les deux bords; de gros ruisseaux arrivent des montagnes; on les passe sur des troncs posés en travers ou sur de larges plaques d’ardoise. Toutes ces eaux coulent à l’ombre, entre des racines tortueuses qu’elles baignent, et qui font treillis des deux côtés. La berge est couverte d’herbes penchées; on ne voit que la verdure fraîche et les flots sombres. C’est là qu’à midi se réfugient les promeneurs; sur les flancs de la vallée serpentent des routes poudreuses où courent des voitures et des cavalcades. Plus haut les montagnes grises, ou brunies par les mousses, développent à perte de vue leurs lignes douces et leurs formes grandioses. Elles ne sont point sauvages comme à Saint-Sauveur, ni écorchées comme aux Eaux-Bonnes; chacune de ces chaînes s’avance noblement vers la ville et laisse onduler derrière elle sa vaste croupe jusqu’au bout de l’horizon.

IV.

Au-dessus de Luchon est une montagne nommée Super-Bagnères. Je rencontre d’abord la Fontaine d’Amour: c’est une baraque de planches où l’on vend de la bière.

Un escalier tortueux, traversé par des sources, puis des sentiers escarpés dans une noire forêt de sapins, conduisent en deux heures aux pâturages du sommet. La montagne est haute d’environ cinq mille pieds. Ces pâturages sont de grandes collines onduleuses, rangées en étages, tapissées d’un gazon court, de thym dru et odorant; çà et là en foule les larges touffes d’une sorte d’iris sauvage, dont la fleur passe au mois d’août. On arrive fatigué, et sur l’herbe de la plus haute pointe on peut dormir au soleil le plus voluptueusement du monde. Des nuées de fourmis ailées tourbillonnaient dans les rayons tièdes. Dans un creux au-dessous de nous, on entendait les bêlements des brebis et des chèvres. A un quart de lieue, sur le dos de la montagne, une mare d’eau étincelait comme de l’acier bruni. Ici, comme sur le Bergonz et sur le pic du Midi, on aperçoit un amphithéâtre de montagnes. Celles-ci n’ont pas l’âcreté héroïque des premiers granits, noirs rochers vêtus d’air lumineux et de neige blanche. D’un seul côté, vers les monts Crabioules, les rocs nus et déchiquetés s’argentaient d’une ceinture de glaciers. Partout ailleurs, les pentes étaient sans escarpements, les formes adoucies, les angles émoussés et arrondis. Mais, quoique moins sauvage, le cirque des montagnes était imposant. L’idée du simple et de l’impérissable entrait avec une domination entière dans l’esprit subjugué. Des sensations pacifiques berçaient l’âme dans leurs ondulations puissantes. Elle se mettait à l’unisson de ces êtres inébranlables et énormes. C’était comme un concert de trois ou quatre notes indéfiniment prolongées et chantées par des voix profondes.

Le jour baissait, les nuages ternissaient le ciel refroidi. Les bois, les prés, les landes de mousses, les roches des versants, se coloraient diversement sous la lumière décroissante. Mais cette opposition des teintes, effacée par la distance et par la grandeur des masses, se fondait dans une nuance verdâtre et grise, d’un effet triste et doux, comme celui d’un vaste désert à demi peuplé de verdure. Les ombres des nuages cheminaient lentement, en brunissant les sommets fauves. Tout était d’accord, le bruit monotone du vent, la marche calme des nuages, l’affaiblissement du jour, les couleurs tempérées, les lignes amollies. C’est ici le second âge de la nature. La terre dissimule les rocs, les mousses revêtent la terre; les ondulations arrondies du sol soulevé ressemblent aux flots fatigués une heure après la tourmente. Luchon n’est pas loin de la plaine; ses montagnes sont les dernières vagues de la tempête souterraine qui dressa les Pyrénées; la distance a diminué leur violence, tempéré leur grandiose et adouci leurs escarpements.

Vers le soir, nous descendîmes dans le creux où paissaient les chèvres. Une source y coulait, recueillie dans les troncs d’arbres creusés qui servaient d’abreuvoirs aux troupeaux. C’est un plaisir délicieux, après une journée de marche, de tremper ses mains et ses lèvres dans une fontaine froide. Ce bruit sur ce plateau solitaire était charmant. L’eau filtrait à travers le bois, entre les pierres, et, chaque fois qu’elle glissait sur la terre noircie, le soleil la couvrait d’éclairs. Des lignes de joncs marquaient sa traînée jusqu’à la mare. Pâtres et bêtes étaient descendus; elle était le seul habitant de ce pré abandonné. N’était-il pas singulier de rencontrer un marécage à cinq mille pieds de hauteur ?

V.