Au midi, la rivière devient torrent. A une demi-lieue de Luchon elle s’engouffre dans un profond défilé de rochers rouges, dont plusieurs ont croulé; le lit est obstrué de blocs; les deux murailles de roches se serrent au nord, et l’eau amoncelée rugit pour sortir de sa prison; mais les arbres poussent dans les fissures, et le long des parois les fleurs blanches des ronces pendent en chevelures.

Tout près de là, sur une éminence ronde de roc pelé, s’élève une tour mauresque ruinée, qu’on nomme Castel-Vieil. Son flanc est bordé d’une affreuse montagne noire et brune, toute nue, qui ressemble à un amphithéâtre écroulé. Les assises pendent les unes sur les autres, ébréchées, disloquées, saignantes; les arêtes tranchantes et les cassures sont jaunies de misérables mousses, ulcères végétaux qui salissent de leurs plaques lépreuses la nudité de la pierre. Les pièces de ce monstrueux squelette ne tiennent ensemble que par leur masse; il est lézardé de fissures profondes, hérissé de blocs croulants, cassé jusqu’à la base; ce n’est plus qu’une ruine morne et colossale, assise à l’entrée d’une vallée, comme un géant foudroyé.

Il y avait là une vieille mendiante, pieds et bras nus, qui était digne de la montagne. Elle avait pour robe un paquet de lambeaux de toutes couleurs, cousus ensemble, et restait tout le jour accroupie dans la poussière. On aurait pu compter les muscles et les tendons de ses membres; le soleil avait desséché sa chair et roussi sa peau; elle ressemblait au roc contre lequel elle était assise; elle avait la taille haute, de grands traits réguliers, un front plissé de rides comme l’écorce d’un chêne, sous ses sourcils gris un œil noir farouche, une filasse de cheveux blancs pendants dans la poussière. Si un sculpteur eût voulu faire la statue de la Sécheresse, le modèle était là.

La vallée se rétrécit et monte; le Gave coule entre deux versants de grandes forêts, et tombe à chaque pas en cascades. Les yeux sont rassasiés de fraîcheur et de verdure; les arbres montent jusqu’au ciel, serrés, splendides; la magnifique lumière s’abat comme une pluie sur la pente immense; ses myriades de plantes la respirent, et la puissante séve qui les gorge déborde en luxe et en vigueur. De toutes parts la chaleur et l’eau les vivifient et les propagent; elles s’entassent; des hêtres énormes se penchent au-dessus du torrent; les fougères peuplent ses bords; la mousse pend en guirlandes vertes sur les arcades des racines; des fleurs sauvages poussent par familles dans les crevasses des hêtres; les longues branches vont d’un jet jusqu’à l’autre bord, l’eau glisse, bouillonne, saute d’une berge à l’autre avec une violence infatigable, et perce sa voie par une suite de tempêtes.

Plus loin, de nobles hêtres montent sur le versant et font une plaine inclinée de feuillage. Le soleil lustre leurs cimes qui bruissent. L’ombre fraîche étend sa moiteur entre leurs colonnes, sur les rubans des herbes éparses, et sur des fraises rouges comme du corail. De temps en temps la lumière s’abat par une percée, et ruisselle en cascades sur leurs flancs qu’elle illumine; des îles de clarté découpent alors la profondeur vague; les plus hautes feuilles remuent doucement leur ombre diaphane; cette ombre disparaît presque, tant la splendeur est universelle et forte. Cependant une petite source perdue égrène entre les racines son collier de cristal, et les grands papillons de velours roulent dans l’air par soubresauts brisés, comme des feuilles de châtaignier qui tombent.

Au fond d’un creux plein d’herbes, paraît l’hospice de Bagnères, lourde maison de pierres, qui sert de refuge. Les montagnes ouvrent en face leur cirque de roche, fondrière énorme et désolée; pour comble les nuages se sont amassés, et ternissent l’enceinte crevassée qui ferme l’horizon; elle tourne d’un air morne, toute nue, avec l’armée grimaçante de ses aiguilles, de ses tranchées saignantes, de ses escarpements meurtriers; sous le dôme des nuages, tournoie une bande de corbeaux qui crient. Ce puits

Massif de la Maladetta. ([Page 338.])

semble leur aire; il faut des ailes pour échapper à l’inimitié de toutes ces pointes hérissées, et de tant de gouffres béants qui attirent le passant pour le briser.