Bientôt le chemin semble arrêté; mur après mur, les rocs serrés obstruent toute issue; on avance pourtant, en zigzag, parmi les blocs roulés, sur un escalier croulant; le vent s’y engouffre et hurle. Nul signe de vie, nulle herbe; partout la nudité horrible et le froid de l’hiver. Des roches trapues se penchent en surplombant sur le précipice; d’autres avancent leur tête à la rencontre; entre elles, le regard plonge dans des gouffres noirs dont on n’aperçoit pas le fond. Les violentes saillies de toutes parts s’avancent et montent perçant l’air; là-bas, au fond, elles s’élancent en étages, escaladant les unes par-dessus les autres, amoncelées, hérissant sur le ciel leur haie de piques. Tout d’un coup, dans ce terrible bataillon, une fente s’ouvre; la Maladetta lève d’un élan son grand spectre; des forêts de pins brisés tournent autour de son pied; une ceinture de rocs noirs bosselle sa poitrine aride, et les glaciers lui font une couronne.
Rien n’est mort, et là-dessus nos organes impuissants nous trompent; ces squelettes de montagnes nous semblent inertes parce que nos yeux sont habitués à la mobile végétation des plaines; mais la nature est éternellement vivante, et ses forces combattent dans ces sépulcres de granit et de neige, autant que dans les fourmilières humaines ou dans les plus florissantes forêts. Chaque parcelle du roc presse ou supporte ses voisines; leur immobilité apparente est un équilibre d’efforts; tout lutte et travaille; rien n’est calme et rien n’est uniforme. Ces blocs que l’œil juge massifs sont des réseaux d’atomes immensément éloignés, sollicités d’attractions innombrables et contraires, labyrinthes invisibles où s’élaborent des transformations incessantes, où des fluides foudroyants circulent, où fermente la vie minérale, aussi active et plus grandiose que les autres. Qu’est-ce que la nôtre, enfermée dans l’expérience de quelques années et dans le souvenir de quelques siècles ? Que sommes-nous, sinon une excroissance passagère, formée d’un peu d’air épaissi, poussée au hasard dans une fente de la roche éternelle ? Qu’est-ce que notre pensée, si haute en dignité, si petite en puissance ? La substance minérale et ses forces sont les vrais possesseurs et les seuls maîtres du monde. Percez au-dessous de cette croûte qui nous soutient, jusqu’à ce creuset de lave qui nous tolère. C’est là que se débattent et se développent les grandes puissances, la chaleur et les affinités qui ont formé le sol, qui ont composé les roches, qui alimentent notre vie, qui lui ont fourni son berceau, qui lui préparent sa tombe. Tout s’y transforme et s’y meut comme au sein d’un arbre; et notre espèce, nichée sur un point de l’écorce, n’aperçoit pas la végétation silencieuse qui a soulevé le tronc, tendu les branches, et dont le progrès invincible amène tour à tour les fleurs, les fruits et la mort. Cependant un mouvement plus vaste emporte la planète avec ses compagnons autour du soleil, emporté lui-même vers un terme inconnu, dans l’espace infini où tourbillonne le peuple infini des mondes. Qui dira qu’ils ne sont là que pour le décorer et l’emplir ? Ces grands blocs roulants sont la première pensée et le plus large développement de la nature; ils vivent au même titre que nous, ils sont les fils de la même mère, et nous reconnaissons en eux nos parents et nos aînés.
Mais dans cette famille il y a des rangs. Je le sais, je ne suis qu’un atome; pour m’anéantir, il suffit de la moindre de ces pierres; un os épais d’un demi-pouce est la misérable cuirasse qui défend ma pensée du délire et de la mort; toute mon action, et l’action des machines inventées depuis soixante siècles, n’irait pas jusqu’à gratter un des feuillets de la croûte minérale qui me supporte et me nourrit. Et cependant, dans cette toute-puissante nature je suis quelque chose. Si, entre ses œuvres, je suis la plus fragile, je suis la dernière; si elle me confine dans un coin de son étendue, c’est à moi qu’elle aboutit. C’est en moi qu’elle atteint le point indivisible où elle se concentre et s’achève; et cet esprit par qui elle se connaît lui ouvre une nouvelle carrière en reproduisant ses œuvres, en imitant son ordre, en pénétrant son œuvre, en sentant sa magnificence et son éternité. En lui s’ouvre un second monde qui réfléchit l’autre, qui se réfléchit lui-même, et qui, au delà de lui-même et de l’autre, saisit l’éternelle loi qui les engendre tous les deux. Je mourrai demain et je ne suis pas capable de remuer un pan de cette roche. Mais pendant un instant j’ai pensé, et dans l’enceinte de cette pensée la nature et le monde ont été compris.
TOULOUSE
I.
Quand, après deux mois de séjour dans les Pyrénées, on quitte Luchon, et qu’on trouve le pays plat près de Martres, on est charmé et l’on respire à l’aise: on était las, sans le savoir, de ces barrières éternelles qui fermaient l’horizon; on avait besoin d’espace. On sentait que l’air et la lumière étaient usurpés par ces protubérances monstrueuses, et qu’on était non en pays d’hommes, mais en pays de montagnes. On souhaitait à son insu une vraie campagne, libre et large. Celle de Martres est aussi unie qu’une nappe d’eau, populeuse, fertile, peuplée de bonnes plantes, bien cultivée, commode pour la vie, patrie de l’abondance et de la sécurité. Il est certain qu’un champ de terre brune, largement labouré de profonds sillons, est un noble spectacle, et que le travail et le bonheur de l’homme civilisé font autant de plaisir à voir que l’âpreté des rocs sauvages. Une route blanche et plate allait en droite ligne jusqu’au bout de l’horizon et finissait par un amas de maisons rouges; le clocher pointu dressait son aiguille dans le ciel; sauf le soleil, on eût dit un paysage flamand. Il y avait dans les rues des intérieurs de Van Ostade. De vieilles maisons, des toits de chaume bosselés, appuyés les uns sur les autres, des machines à chanvre étalées aux portes, de petites cours pleines de baquets, de brouettes, de paille, d’enfants, d’animaux, un air de gaieté et de bien-être; par-dessus tout le grand illuminateur du pays, le décorateur universel, l’éternel donneur de joie, le soleil versait à profusion sa belle lumière chaude sur les murs de briques rougeâtres, et découpait des ombres puissantes dans des crépis blancs.
II.
Toulouse apparaît, toute rouge de briques, dans la poudre rouge du soir.
Triste ville, aux rues caillouteuses et étranglées. L’hôtel de ville, nommé Capitole, n’a qu’une entrée étroite, des salles médiocres, une façade emphatique et élégante dans le goût des décors de fêtes publiques. Pour que personne ne doute de son antiquité, on y a inscrit le mot: Capitolium. La cathédrale, dédiée à saint Étienne, n’est remarquable que par un joli souvenir:
« Vers l’an 1027, dit Pierre de Marca, la pratique était à Toulouse de souffleter publiquement un Juif le jour de Pâques, dans l’église Saint-Étienne. Hugues, chapelain d’Aimery, vicomte de Rochechouart, étant à Toulouse à la suite de son maître, bailla le soufflet au Juif avec une telle force qu’il lui écrasa la tête et lui fit tomber la cervelle et les yeux, ainsi qu’a observé Adhémar dans sa chronique. »