Le chœur où Adhémar fit cette observation ne manque pas de beauté ni de grandeur; mais ce qui frappe le plus au sortir des montagnes, c’est le musée. On retrouve enfin la pensée, la passion, le génie, l’art, toutes les plus belles fleurs de la civilisation humaine.
C’est une large salle éclairée, bordée de deux petites galeries plus hautes, qui font demi-cercle, remplie de tableaux de toutes les écoles, dont plusieurs sont excellents: Un Murillo, représentant Saint Diégo et ses religieux; on y reconnaît l’âpreté monastique, le sentiment du réel, l’expression originale et la vigueur passionnée du maître.—Un Martyre de saint André, par le Caravage, noir et horrible.—Plusieurs tableaux des Carrache, du Guerchin, du Guide.—Une Cérémonie de l’ordre du Saint-Esprit en 1635, par Philippe Champagne. Ces figures très-vraies, très-fines, très-nobles, sont des portraits du temps; on voit vivre des contemporains de Louis XIII. C’est le dessin correct, la couleur modérée, l’exactitude consciencieuse et point littérale d’un Flamand devenu Français.—Une charmante Marquise de Largillière, un corsage de guêpe en velours bleu, élégante et fière.—Un Christ crucifié de Rubens, les yeux vitreux, la chair livide, puissante ébauche, où la froide blancheur des teintes pâlies répand l’affreuse poésie de la mort.
Je ne nomme que les plus frappants; mais la sensation la plus vive vient des tableaux modernes. Ils transportent l’esprit tout d’un coup à Paris, au milieu de nos discussions, dans le monde inventif et agité des arts modernes, laboratoire immense où tant d’efforts féconds et contraires tissent l’œuvre d’un siècle rénovateur: Un tableau célèbre de Glaize, la Mort de saint Jean-Baptiste; le bourreau demi-nu, qui tient la tête, est une superbe brute, machine de mort indifférente qui vient de bien faire son métier.—Une peinture élégante et affectée de Schoppin, Jacob devant Laban et ses deux filles. Les filles de Laban sont de jolies demoiselles de salon qui viennent de se déguiser en Arabes.—Muley Abd-el-Rhaman, par Eugène Delacroix. Il est immobile sur un cheval bleuâtre et triste. Des files de soldats présentent les armes, serrés par masses dans une atmosphère étouffante, têtes lourdes, stupides et vivantes, encapuchonnées dans des burnous blancs; des tours écrasées s’entassent derrière eux sous un soleil de plomb. Ces couleurs crues, ces
Toulouse, vue générale. ([Page 342.])
vêtements pesants, ces membres bronzés, ces parasols massifs, cette expression inerte et animale, sont la révélation d’un pays où la pensée sommeille accablée et ensevelie sous le poids de la barbarie, de la religion et du climat.—Dans un coin de la petite galerie est le premier coup d’éclat de Couture, La soif de l’or. Toutes les misères et toutes les tentations viennent solliciter l’avare: une mère et son enfant affamés, un artiste à l’aumône, deux courtisanes demi-nues. Il les regarde avec une ardeur douloureuse, mais ses doigts crochus ne peuvent lâcher l’or. Ses lèvres se crispent, ses joues s’enflamment, ses yeux ardents s’attachent sur leurs gorges lascives. C’est la torture du cœur déchiré par la rébellion des sens, le désespoir concentré du désir vaincu, la sanglante domination de la passion maîtresse. Jamais visage n’a mieux exprimé l’âme. Le dessin est fier, la couleur superbe, plus hardie que dans les Romains de la décadence, si vivante qu’on oublie d’apercevoir quelques tons crus, hasardés dans l’emportement de l’invention.
C’est trop de louanges peut-être. Tous ces modernes sont des poëtes qui ont voulu être peintres. L’un a cherché des drames dans l’histoire, l’autre des scènes de mœurs, celui-ci traduit des religions, celui-là une philosophie. Tel imite Raphaël, un autre les premiers maîtres italiens; les paysagistes emploient les arbres et les nuages pour faire des odes ou des élégies. Nul n’est simplement peintre; tous sont archéologues, psychologues, metteurs en œuvre de quelque souvenir ou de quelque théorie. Ils plaisent à notre érudition, à notre philosophie. Ils sont, comme nous, pleins et comblés d’idées générales, Parisiens inquiets et chercheurs. Ils vivent trop par le cerveau et point assez par les sens; ils ont trop d’esprit et pas assez de naïveté. Ils n’aiment point une forme pour elle-même, mais pour ce qu’elle exprime; et si par hasard ils l’aiment, c’est par volonté, avec un goût acquis, par une superstition d’antiquaires. Ils sont les fils d’une génération savante, tourmentée et réfléchie, où les hommes ayant acquis l’égalité et le droit de penser, et se faisant chacun leur religion, leur rang et leur fortune, veulent trouver dans les arts l’expression de leurs anxiétés et de leurs méditations. Ils sont à mille lieues des premiers maîtres, ouvriers ou cavaliers, qui vivaient au dehors, qui ne lisaient guère, et ne songeaient qu’à donner une fête à leurs yeux. C’est pour cela que je les aime; je sens comme eux parce que je suis de leur siècle. La sympathie est la meilleure source de l’admiration et du plaisir.
III.
Au-dessous du musée est une cour carrée, fermée par une galerie de minces colonnettes qui vers le haut se courbent et se découpent en trèfles, et font une bordure d’arcades. On a réuni sous cette galerie toutes les antiquités du pays: fragments de statues romaines, bustes sévères d’empereurs, vierges ascétiques du moyen âge, bas-reliefs d’églises et de temples, chevaliers de pierre couchés tout armés sur leur cercueil. La cour était déserte et silencieuse; de grands arbres élancés, des arbrisseaux touffus, brillaient du plus beau vert. Un soleil éclatant tombait sur les tuiles rouges de la galerie; une vieille fontaine, chargée de colonnettes et de têtes d’animaux, murmurait près d’un banc de marbre veiné de rose. On voyait une statue de jeune homme entre les branches; des tiges de houblon vert montaient autour des colonnes brisées. Ce mélange d’objets champêtres et d’objets d’art, ces débris de deux civilisations mortes et cette jeunesse des plantes fleuries, ces rayons joyeux sur les vieilles tuiles, rassemblaient dans leurs contrastes tout ce que j’avais vu depuis deux mois.