Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son caractère franc et loyal.
Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu à ses employés:
—Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois mon défunt père—que Dieu ait pitié de son âme.—Jean-Louis, me disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans, sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:
Mariez-vous, je le répète,
Vous ferez bien, soyez heureux;
Mais ne vous pressez pas fillettes
Et vous ferez encore bien mieux.
Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé avec le refrain d'une chanson.
Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître, et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail. On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers les villages voisins.
Jules Girard et sa sœur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel, s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne, pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ. Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:
—Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre cœur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous, maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami? Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour vous causer un moment de bonheur.
Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:
—Pierre, vous aimez Jeanne?