Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.

—Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma sœur, ma pauvre sœur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis trompé. Et toi, ma sœur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils du maître.

Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne répondaient pas.

—Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules, je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur. Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!

—Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père, et si ma sœur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour dîner, dans l'humble chaumière de Contrecœur. Qu'en dis-tu, petite sœur?

Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.

—Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons demain, pour dîner, M. Montépel.

Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les yeux pour répondre au bonsoir de son amant.

—Eh bien, sœur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit Jules.

—Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son œil limpide rencontrant le regard loyal du jeune homme, leurs cœurs pour la première fois, battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.