Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecœur.

Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance, et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait disparu dans l'ombre.

IX

Doubles projets

Ce n'était point la vague rêverie
Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,
Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,
En essayant sur ses légers pipeaux
Un air d'amour pour la beauté chérie.
D'un soin plus grave il semble inquiété;
Tout le trahit, ses discours, son silence;
Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,
Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.

(Millevoye.)

[Charles-Hubert Millevoye, Alfred, chant 1er (vers 66-74), dans les Œuvres de Millevoye, Paris, Garnier, 1865.]

Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il avait dit à Pierre:

Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.

N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa sœur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?