—Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».
Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles, mais il finit par s'apaiser:
—Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre. Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?
—Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à dédaigner.
—Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler l'affaire.
La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets de ses parents.
Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble chaumière de Contrecœur?
Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il avait voulu attendre quelque temps pour consulter son cœur afin de ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait comme sacrée. Son cœur lui avait répondu par un redoublement d'amour pour la jeune fille.
Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa passion. Pierre, instruit à l'école des mœurs simples et pastorales du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour, n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su tenir parole.
Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de savoir comment Jeanne répondrait à son amour.