Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable, mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère, il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se prononcer en dernier lieu sur son bonheur.
Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner, qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire. Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'œil; il se roula sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la grève, à préparer son canot d'écorce.
Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'œil exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la grand'messe.
Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit devant le portail de l'église.
Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche. Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers Contrecœur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'œil les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.
Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie. Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison des Montépel et Pierre disait à la fermière:
—Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecœur visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard peut-être.
Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.
La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre, le cœur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en respirant l'air du grand fleuve.
La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait Pierre, elle lui répondit: