—Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.

—Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir, mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de Contrecœur. Voilà mon dernier mot!

Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père. Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son union avec Jeanne Girard:

—Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecœur. Et il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles. Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera. Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet. Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai, je l'ignore. J'ai bon bras, bon œil, bonne volonté et avec ces qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai l'intention d'en faire ma femme.

Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:

—Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom. Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce; dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de la demoiselle Jeanne Girard?

—Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste. Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.

—Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils, souviens-toi que tu parles à ton père.

—Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma malle. Je partirai probablement demain.

Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari: