[Léon-Pamphile LeMay. Lassitude, traduction de Longfellow (vers 17-24). dans les Essais poétiques, Québec, Desbarats, 1865.]

Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur. Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les domestiques avaient remarqué les manières distraites du père Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne, cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.

Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme, avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son canot d'écorce pour se rendre à Contrecœur. C'était là maintenant, que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à surmonter.

Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecœur, et l'étoile commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait venir que le lendemain soir.

Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise à ce sujet.

—Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que de rester indécis quand mon cœur et ma raison traçaient la route que je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.

Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son cœur noble et droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit d'une voix calme:

—M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!

—Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée, mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.

—Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému. Vous agissez, non seulement comme un homme de cœur, mais comme un homme sage et prévoyant.