L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants dont ses compagnons redirent le refrain:
Mon père n'avait fille que moi,
Canot d'écorce qui va voler.
Et dessus la mer il m'envoie;
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Et dessus la mer il m'envoie,
Canot d'écorce qui va voler.
Le marinier qui me menait;
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Le marinier qui me menait,
Canot d'écorce qui va voler.
Me dit ma belle embrassez-moi
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Me dit ma belle embrassez-moi,
Canot d'écorce qui va voler.
Non, non, Monsieur, je ne saurais;
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Non, non, monsieur, je ne saurais,
Canot d'écorce qui va voler.
Car si mon papa le savait;
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Car si mon papa le savait,
Canot d'écorce qui va voler.
C'est bien sûr qu'il me battrait
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir.
Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire nuit.
II
Les voyageurs
Au fond de la forêt on entend de la hache
Les coups retentissants, sinistres, réguliers,
Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache,
Et tombe en écrasant un rival à ses pieds.
(L'Hiver, L.-P. LeMay.)
[Léon-Pamphile LeMay, L'Hiver (2e strophe), dans les Essais poétiques, Québec, Desbarats, 1865.]
Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps?