De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau.
Le type du voyageur[1] était si bien dessiné et ses excentricités en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier.
Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des gens d'en haut».
On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal, on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous des bons vivants:
À Bytown, c'est une jolie place,
Mais il y a beaucoup de crasse
Il y a des jolies filles
Et aussi des polissons,
Dans les chantiers nous hivernerons,
Dans les chantiers nous hivernerons.
Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson». Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la réputation éminemment franco-canadienne.
On reprenait alors, le gousset vide et le cœur léger, la route des chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre. Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en «plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier.
Le «cook»—cuisinier—y installait ses marmites.
Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié les souverains de ces forêts immenses.
Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait ses aventures plus ou moins... véridiques.