La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte» finissait ordinairement la soirée.
On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec impatience le retour du voyageur.
Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort certaine.
On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y gagnait quelquefois un coup de griffe.
Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des billots.
On encageait[2] en chantant les refrains du pays on allait bientôt revoir ceux qu'on aimait et les cœurs bondissaient à la pensée du retour au foyer.
On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille enchantée.
Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite les récoltes.
On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du voyageur.
Le type est maintenant—à quelques rares exceptions près—presque entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier voyageur».