Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis, quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire. Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris, depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une manière définitive. Voilà, jusqu'à présent, les résultats de la loi de rapatriement.
Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada français, mais on peut facilement les mettre au courant de la position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe, à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une intelligence raisonnée de la question du rapatriement.
Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports, on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de l'émigration canadienne aux États-Unis.
On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les établissements industriels de Fall River:
Cardeurs par jour .............$1.03
Fileurs " " ............... 1.44
Bobineuses (spoolers) .......... 95
Warpers ....................... 1.17
Passeuses-en-lames ............ 1.00
Empeseurs (Slashers) .......... 1.70
Tisserands .................... 1.23
Moyenne générale $1.21¾.
Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres, mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux dollars par jour. Cette moyenne de $1.21¾ doit donc être considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent aucune position exceptionnelle dans la filature.
Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale, est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (back boys, doffers, tube boys) varient de 28 cents par jour pour les plus jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65 cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches verticales, soit à broches horizontales—(frame spinning)—et ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent, en moyenne, un salaire de 90 cents par jour.
Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de $1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements, une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des «journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour.
Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux, lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annonça les commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne, fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires, on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre, sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance relative.
Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait le filage de la chaîne des tissus.