Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir payé ses dépenses de chaque mois.

Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi, obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme apprentie, avec ses sœurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.

VII

Le 24 juin 1874

Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec impatience l'heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi à économiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci viendrait la rejoindre à Fall River.

Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cessé de se montrer bienveillants pour l'orpheline, et ils en étaient arrivés à la considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne Girard que l'on avait surnommée «Jeanne la fileuse,» comme un modèle de bonté, de modestie et d'assiduité au travail. La beauté mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était réservé à celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de «Jeanne la fileuse» lui venait de ce que le système de filage auquel elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail.

Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son père, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse. Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d'un travail continu au milieu de l'atmosphère raréfié de la filature, et sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui avaient procurés les longues soirées d'hiver avaient été mis à profit pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la langue anglaise qu'elle parlait déjà avec beaucoup de facilité. Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné, quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de nationalité américaine s'étaient toujours empressés de l'aider de leur expérience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'était trouvée dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se sentaient attirées vers elle, quoiqu'il lui fût impossible, au début, de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans l'empressement qu'ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs, et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient devenues ses compagnes inséparables.

Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le temps d'organiser une classe de français afin d'enseigner la langue maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles américaines, et elle s'était vue récompensée par les progrès que firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent monsieur et madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les égards d'un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui être agréable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amitié que lui témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques années d'étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son travail, à ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents.

M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne et de Pierre, avait remarqué lui-même l'attachement que son fils paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa femme. Les deux époux avaient exprimé l'espoir que cette amitié finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur leur compte, on en était resté là.

Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre fille ne se doutait pas que l'on pût croire qu'elle pourrait éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amitié la plus sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans arrière-pensée, à estimer celui qu'elle considérait comme un bon fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans oser s'avouer à lui-même les sentiments qui l'agitaient, se laissait bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne, et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du présent pour se laisser troubler par les problèmes de l'avenir.