Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s'était empressée d'écrire au vieux docteur de Contrecœur pour lui faire part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard s'était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance régulière s'était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre reviendraient des «chantiers». L'époque où les voyageurs reprennent la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s'attendait chaque jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrecœur. M. Dupuis, sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel.
Un mouvement destiné à faire époque dans l'histoire des populations franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de s'organiser dans le but d'aller célébrer à Montréal la fête de Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait par à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui avait apporté le texte de l'invitation suivante adressée par la société Saint-Jean-Baptiste de Montréal[5] à toutes les sociétés nationales des États-Unis:
ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL.
COMITÉ D'ORGANISATION.
Aux Présidents et aux Membres des Sociétés Canadiennes des États-Unis.
Messieurs: La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal vient d'adopter un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-Français des États-Unis à venir célébrer la Saint-Jean-Baptiste à Montréal le 24 juin prochain. Elle aurait reculé devant les difficultés d'une pareille entreprise, si elle n'avait pas eu pour l'encourager, la pensée du bien immense qui en résulterait pour notre nationalité, et la conviction que notre appel aurait un écho dans tous les cœurs canadiens.
La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fête, l'absence d'un si grand nombre de ses enfants; nous voulons lui donner la satisfaction de les voir réunis, une fois, autour d'elle pour lui offrir l'hommage de leur respect, et lui prouver que dans l'exil comme sur le sol canadien, ils sont restés fidèles à ses glorieuses traditions.
Avec quel légitime sentiment d'orgueil elle constatera leur développement et leur influence, et se dira, après avoir évoqué le souvenir de ses luttes héroïques, que ses travaux et ses souffrances ne sont pas perdus. Cette grande démonstration aura pour effet de resserrer les liens qui doivent unir les enfants d'une même patrie, de leur apprendre à s'aimer et à se respecter davantage en se connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et de vitalité que tous seront forcés d'avouer qu'il y a de belles destinées pour la race française en Amérique.
S'il est vrai qu'il est dans la vie des peuples des jours qui valent des siècles, le 24 juin prochain sera l'un de ces jours pour la population canadienne française[6].
(Suivaient les signatures.)