Les habitants des pueblos se servent généralement entre eux de différents idiomes dérivés de la langue aztèque; mais il est très curieux de constater qu'ils ne se comprennent pas toujours d'un village à l'autre, sans le secours de la langue espagnole, qu'ils parlent plus ou moins correctement. Chaque habitation ou plutôt chaque centre d'habitations, possède un langage différent, et les Puebloanos de Zuni, de Picuris, de Isoleta et de San-Domingo, ne se comprennent entre eux qu'à la condition de parler espagnol. Leur langue mère est devenue tellement corrompue au contact des autres tribus sauvages, qu'il s'est formé des patois particuliers à chaque pueblo. Ce qui explique la chose et ce qui paraît cependant fort étonnant, c'est que les habitants des villages ne se visitent que très rarement entre eux; ce qui les distingue des tribus nomades qui les entourent. Le Puebloano paraît heureux et satisfait de vivre dans sa commune, et ne s'occupe jamais de ce qui se passe au dehors.

Les mariages se font toujours entre les habitants d'une même organisation communale, et l'on attribue à cette cause la décroissance et l'étiolement de la race. Il est absolument certain que cette nation curieuse comptait autrefois une très nombreuse population, car on trouve un peu partout, dans le Nouveau-Mexique et dans l'Arizona, des vestiges et des ruines de pueblos abandonnés longtemps avant la conquête. Les premiers explorateurs font tous mention de ces ruines, dans leurs relations de voyage, et les Indiens eux-mêmes dans leurs traditions parlent constamment de la gloire, de la grandeur et de la richesse du royaume de Montezuma. Cette tradition paraît être la base principale de leur organisation politique et religieuse; mais l'histoire de ces peuples restera à jamais ensevelie dans la plus grande obscurité. Ils paraissent destinés, comme les autres nations indigènes des deux Amériques, à disparaître tôt ou tard devant le progrès moderne; mais il n'en reste pas moins acquis, qu'ils ont atteint dans le passé, comme ils possèdent d'ailleurs encore aujourd'hui, un degré de civilisation supérieur, à tous les points de vue, à l'état sauvage et nomade des autres tribus du continent américain, toujours à l'exception de leurs frères du Mexique, qui avaient fondé l'empire de Montezuma et de Guatimozin.

Le rapport suivant, adressé à l'institut archéologique de Washington, sur les pueblos par le professeur Ad. F. Bandelier, complétera les renseignements que j'ai pu obtenir sur ces intéressantes populations indigènes.

Fort Huachica, Territoire d'Arizona,
15 février 1884.

A l'honorable W. G. Ritch, secrétaire du Territoire
du Nouveau-Mexique, à Santa-Fé, N.-M.

Cher monsieur,

Conformément à vos désirs, je vais vous soumettre une description rapide et nécessairement incomplète des ruines des aborigènes dissimulées dans la contrée de Santa-Fé. Cet essai sera forcément imparfait, puisque je n'ai point visité tous les recoins du pays, et parce que, d'ailleurs, les matériaux que j'ai recueillis sont aujourd'hui bien loin de ma portée. Aussi vous prierai-je d'avoir égard à ces circonstances en présence des défectuosités qui abondent dans mon travail.

Lorsqu'on fait la classification des ruines, on doit inclure dans la première division les villages qu'on sait avoir été occupés dans le cours du seizième siècle, et dans la seconde, ceux sur le compte desquels on n'a pas de renseignements officiels, et qui, par conséquent, devaient être abandonnés avant l'année 1540.

Les ruines de la première division sont toutes du même type; c'est celui du pueblo communal, résidence à plusieurs étages, tel qu'on en trouve encore habitées par les aborigènes sédentaires du Nouveau-Mexique.

La seconde classe comprendra deux types--celui dont il vient d'être question, et le type de la demeure familiale détachée, formant des villages avec maisons quelque peu éparpillées. Les constructions de grottes servant d'abris représentent les modifications de l'une ou de l'autre de ces deux classes.

En 1598, date de la première colonisation par l'Espagne, et avant cette époque, lorsque des explorateurs espagnols qui ne faisaient que passer--sous Coronado, de 1540 à 1543; sous Francisco Sanchez Charnuscado en 1580; sous Espejo en 1583, et sous Gaspard Castano de Sosa en 1590;--traversant quelques parties du comté de Santa-Fé, il y avait dans certains coin de ce territoire trois groupes distincts d'Indiens. C'étaient les Queres à l'Ouest, les Tanos au Sud et les Tehuas au Nord et au centre. Les deux derniers groupes parlaient un langage qui n'était qu'un dialecte d'une langue commune à ces peuples.

Les Queres ont habité jusqu'en 1689 une localité de la Ciénega ou Ciéneguilla, sur la route de la Pegna Blanca. Leur village, dont il n'existe pas même de trace, avait reçu le nom de Chi-mu-a. C'était l'avant-poste oriental de la grande famille du Rio Grande de cette tribu.

Les villages tanos sont complètement abandonnés aujourd'hui, la plus grande partie de leurs habitants étant allés s'établir au Moqui après 1694, et ceux qui étaient restés ayant été emportés par la petite vérole au commencement de ce siècle. Les ruines de Galisteo,--non pas du village actuel, mais celles qui se trouvent à un mille et demi au nord-est de ce dernier, au nord de Creston,--celles de San-Cristobal, de San-Cazaro, de San-Marcos, et probablement aussi celles de la Garita dans la ville même de Santa-Fé, appartenaient à cette tribu. Les noms indiens de ces villages me sont inconnus, à l'exception de celui du pueblo de Santa-Fé, qui portait le nom de Po-o-ge. Le pueblo de la Tuerto près de Golden City, et celui de la Tunque, en face de Santo-Domingo et de San-Felipe, étaient habités également par les Tanos,--la première de ces localités avait assurément ces Indiens pour habitants, en 1598.

Des pueblos tehua il n'y en avait qu'un seul,--celui d'Oj-qué, ou de San-Juan,--qui fût sur la rive gauche du Rio Grande, à peu près sur son emplacement actuel. Les villages de Nambe, de Tezuque, (Te-tzo-ge) de Pojuaque (Po-zuan-ge,) et de Cuya-mun-ge étaient, en 1598, des hameaux insignifiants; mais ils s'accrurent rapidement pendant l'ère de prospérité générale pour les pueblos qui finit en 1680.

Les principaux établissements des Tehuas se trouvaient sur la rive droite du fleuve, et ne formaient pas moins de dix villages.

Il n'y en a qu'un seul qui existe encore sur son emplacement primitif; c'est celui de Santa-Clara (Ca-po). San-Idelfonso (O-jo-que) est situé à environ un mille du Bo-ve de 1598.

Les pueblos de Troo-maxia-qui-no (Pajaritos), de Camitria, de Quiotraco, d'Axol, de Junetre, etc., aujourd'hui en ruines, sont également dans le comté du Rio Arriba. C'est aussi dans ce comté que se trouve Yunque, sur le Rio Chama, où fut fondé, le 1er septembre 1598, le premier établissement des Espagnols au Nouveau-Mexique.

Les Tiguas--c'est-à-dire les Indiens qui parlent le dialecte de Sandia et d'Isleta--touchaient la frontière sud-ouest du comté, par leurs deux pueblos du vieux San-Pedro, qui furent abandonnés après 1680, et sont à présent en ruines.

Les habitants de la vallée du Pecos, dont le centre était au grand village de A-gu-yu (là ou s'élève à présent la vieille église de Pecos), n'avaient pas poussé leurs établissements jusqu'au comté même de Santa-Fé.

Au sujet des ruines qui étaient habitées et qui furent abandonnées avant le seizième siècle, on peut dire que le plus ancien type,--celui de la famille détachée, groupée en hameaux irréguliers ou isolés,--n'est pas très commun. Un village de ce genre, indiqué seulement par des mounds et des fragments de poterie, peut se voir encore à la station de Lamy, au Fort Marcy (de Santa-Fé), et dans des constructions isolées ou de petits groupes qui sont dissimulés dans quelque localités, mais qui sont assez rares. On ne voit pas souvent à présent ce genre d'architecture aborigène auquel on a donné le nom de cliff-houses, ou de petites grottes avec maçonnerie. Mais l'autre classe, celle de la maison commune, compacte, haute de plusieurs étages, se trouve encore représentée par des ruines nombreuses.

En partant du sud, on trouve la ruine de Valverde, près de Golden. Une chaîne de quatre beaux villages, dont quelques-uns sont très grands, s'étend de l'ouest à l'est, à une distance moyenne de cinq milles de Galisteo, le long du Cresto méridional. Ce sont le Pueblo, le Largo, le Pueblo Colorado, le Pueblo de Shé, et le Pueblo Blanco.

A deux milles et demi, à l'est-nord-est de Wallace, se trouve un grand village. Il y en a deux autres sur l'Arroyo Hondo, à une distance de cinq à six milles au sud de Santa-Fé, un petit en avant de la gorge rocheuse, et l'autre assez grand, en aval.

La route de Pegna Blanca coupe les fondations d'un petit pueblos qui est près d'Agua Fria, à six milles au nord de Santa-Fé. Je connais au moins trois ruines de ce genre. A l'est et au sud-est de Tezuque, vers la Sierra, se trouve la ruine de Pio-ge à Los Luceros, d'où partirent les Indiens de San-Juan pour s'établir dans la localité qu'ils occupent à présent. Cette liste de douze localités n'est que le total approximatif des ruines de ce genre.

Vers l'ouest, au-delà de Rio Grande et vis-à-vis de la partie septentrionale du comté, les énormes cagnons de la Sierra del Valle s'élargissent dans la direction de Santa Clara. On a creusé en plusieurs endroits le tuf volcanique et friable dont se composent leurs parois, afin de former des grottes artificielles, la plupart de petites dimensions. Chaque groupe de grottes représente à lui seul un pueblos, et imite, autant que cela lui est possible, le système du village communal à plusieurs étages.

D'autres ruines du même genre occupent les faîtes des mesas, ainsi que la base du cagnon. Ces anciennes résidences dans des grottes qui, par la nature même de la roche, étaient plus aisément creusées que les maisons proprement dites ne pouvaient être construites, sont considérées par les Tehuas comme ayant servi de demeure à leurs ancêtres, avant que la tribu descendît dans la vallée de Rio Grande.

Il y a, par conséquent, une relation historique entre ces Indiens et les établissements au Nord du comté de Santa-Fé. C'est cette relation qui explique pourquoi il en a été fait brièvement mention dans ces pages.

Je suis,

Votre très humble serviteur,

Ad. F. Bandelier,
Chargé des recherches de l'Institut
archéologique d'Amérique.

XI

LES "PENITENTES"--LES "CLIFF-DWELLERS"


Le comté de Taos est aussi célèbre, aujourd'hui, par ses penitentes que par ses pueblos et si les autorités respectent les traditions des Indiens et leur accordent la plus grande latitude dans l'exercice de leur rites absolument inoffensifs, elles ont été forcées d'intervenir pour supprimer, en grande partie du moins, les pratiques cruelles et barbares de quelques illuminés emportés par le fanatisme religieux.