Les villages indiens se ressemblent tellement,--par les habitations, les traditions, la manière de cultiver la terre et la manière de vivre de leurs habitants,--qu'il suffit réellement d'en visiter un seul pour se former une juste idée de tous les autres. Aussi ne mentionnerai-je qu'en passant ma visite à San-Juan, à Santa-Clara et à San-Idelfonso, pour m'occuper plus longuement de mon voyage à Fernandez de Taos.
Le pueblo de Taos est un des plus curieux et l'un des plus importants du pays, et les édifices remarquables où vivent aujourd'hui les Puebloanos sont de la plus haute antiquité. Ce pueblo, situé à vingt-deux milles d'Embudo, est relié à la gare par un service de diligences, mais je préférai faire la route à cheval, en compagnie de deux artistes américains, qui avaient eu la bonne idée de venir faire des études et des croquis dans cette contrée pittoresque.
Le pays entre Embudo et Taos n'offre rien de remarquable. On passe en route deux ou trois hameaux mexicains et quelques haciendas. Les habitants nous regardent passer avec cette indifférence simulée ou réelle qui distingue les métis espagnols. A la porte de chaque masure construite en adobes, on voit de longues grappes de piment rouge arrangées en festons, et qui relèvent la monotonie et l'uniformité de la couleur boueuse qui distingue toutes les habitations du pays. Le piment mêlé à la viande de boeuf-- chili con carne--forme avec les tortillas, espèce de crêpes de maïs, les deux principaux mets de la cuisine mexicaine, et gare à la bouche de l'étranger qui, sans défiance, attaque un plat de chili con carne, sans y mettre toute la modération nécessaire. Autant vaudrait assaisonner une assiettée de soupe ordinaire d'une grande cuillerée de poivre rouge. Cela vous emporte la bouche du coup. C'était là, pour moi, une vieille expérience chèrement acquise pendant mon service militaire au Mexique; mais il n'en était pas de même de mes deux compagnons, qui ne connaissaient pas encore les habitudes du pays. On leur en avait servi au déjeuner. Ils en furent quittes, cependant, pour une soif dévorante qui les poursuivit jusqu'à Taos, et ils jurèrent un peu tard qu'ils se contenteraient, à l'avenir, des mets ordinaires de leur cuisine nationale. Nous arrivâmes dans la vallée de Taos vers les cinq heures du soir, au moment où le soleil disparaissait derrière les montagnes de l'Occident, et nous fûmes enchantés de trouver bon gîte et bon couvert dans une auberge fort confortable tenue par un Irlandais nommé Dibble, qui vit dans le pays depuis de longues années. Fernandez de Taos est une petite ville de 1,500 habitants, qui fut la première capitale du Nouveau-Mexique, après la cession du pays aux Etats-Unis. Ici vécut pendant de longues années et mourut, le 23 mai 1868, à l'âge de cinquante-neuf ans, le célèbre scout, trappeur et guide, Kit Carson. Son corps repose dans l'humble cimetière de Taos, mais ses compatriotes lui ont élevé un monument sur une des places de Santa-Fé.
A deux milles du village et immédiatement au pied du Mont Taos, se trouvent situées les deux grandes maisons communales du pueblo, se faisant face sur les rives d'une petite rivière qui descend de la montagne, et où vivent en commun à peu près quatre cents Indiens. Ces maisons ont quatre étages et sont construites en pyramide tronquée; c'est-à-dire que chaque étage forme une terrasse et que le tout ressemble assez à une série de maisons d'inégale grandeur, superposées, la plus grande servant de base à la deuxième qui est plus petite, et ainsi de suite jusqu'à la cinquième, qui n'est qu'une tour où se tient constamment, nuit et jour, la vigie qui doit annoncer l'arrivée du grand Montezuma, qui est le messie des Puebloanos. Cette tradition est respectée dans tous les pueblos. Les missionnaires n'ont jamais pu convaincre ces pauvres Indiens de l'inutilité de leurs veilles et de leur attente naïve. Et il a plus de trois cents ans que l'Evangile leur fut prêché pour la première fois.
Les maisons communales de Taos n'ont ni portes ni fenêtres au premier étage, et l'on est forcé de grimper par des échelles jusqu'au sommet, pour descendre ensuite dans les chambres intérieures par le même moyen, et à travers des trous percés sur la première terrasse. On construisait ainsi pour se protéger contre les surprises et les attaques nocturnes des Indiens des montagnes, avant la conquête espagnole, et l'on continue la tradition sans s'occuper de ce qu'un boulet de canon pratiquerait facilement une ouverture dans les murs de terre de cette forteresse primitive. Mais comme je l'ai déjà dit, les Puebloanos ne s'occupent que fort peu des progrès modernes, et c'est chez eux que l'on met en pratique le vieux proverbe: tels pères, tels fils. Au centre du premier étage et immédiatement au-dessous du deuxième, se trouve située la salle du conseil, où se réunissent les chefs et où l'on entretient le feu sacré.
L'entrée en est interdite aux femmes de la tribu et aux étrangers. C'est là que se pratiquent les rites d'un culte dont on ne connaît guère les dogmes et les cérémonies; mais il est généralement admis que c'est un curieux mélange de traditions païennes et de cérémonies chrétiennes. Les blancs du pays avouent franchement ne connaître rien de précis, à ce sujet --et les missionnaires eux-mêmes ne paraissent pas en savoir beaucoup plus long,--On célèbre chaque année, par des jeux, des danses, des courses et des réjouissances publiques, la fête de saint Jérôme que les Indiens ont adopté comme patron, et tous les pueblos de la vallée du Rio Grande envoient des députations pour prendre part à la cérémonie. On m'a dit que c'était là une occasion unique d'étudier les coutumes et les traditions religieuses des pueblos, et j'ai regretté vivement de ne pouvoir être témoin de ces fêtes populaires, qui se célèbrent le dernier jour du mois de septembre de chaque année. Je me suis cependant bien promis, si jamais l'occasion s'en présentait, de revenir à Taos à cette époque de l'année, car j'avoue que tout ce qui touche à ces Indiens pique vivement ma curiosité. J'ai visité en détail tous les appartements--à l'exception de la salle du conseil--d'une des maisons communales, sous la conduite de l'alguazil ou haut shérif. J'y ai été reçu avec la plus grande politesse; je pourrais même dire avec la plus grande cordialité, surtout par une foule de bambins absolument nus qui nous suivaient partout, nous regardant avec curiosité et acceptant volontiers les pièces de cinq sous que nous leur offrions comme cadeaux.
L'ameublement des différentes pièces présentait la plus grande simplicité. Des peaux d'ours, de loup ou de panthère, étendues sur le parquet cimenté, servaient de lit pendant la nuit et de tapis pour s'asseoir pendant le jour. Quelques pierres calcinées dans un coin pour le foyer, et des vases en terre cuite de différentes grandeurs, composaient uniformément chaque batterie de cuisine. Les femmes accroupies sur leurs talons tricotaient des mitasses de laine ou brodaient avec des grains de verroterie des bonnets, des souliers, des ceinturons ou des gilets de peau de chevreuil, en fumant des cigarettes de feuilles de maïs. Les hommes, presque tous absents, travaillaient aux champs, ou étaient dans la montagne voisine, occupés à couper du bois qu'ils transportaient à dos d'âne, pour entretenir le feu sacré de la salle du conseil et pour faire bouillir les marmites des familles de la commune. La tranquillité la plus absolue régnait partout, et les enfants eux-mêmes s'amusaient sur les terrasses avec cet air d'indescriptible mélancolie et de paresseuse nonchalance qui distingue tous les habitants des anciennes colonies espagnoles.
Les filles se marient très jeunes et perdent très vite toute trace de jeunesse et de beauté. J'ai vu des femmes de vingt-cinq ans qui paraissaient plus vieilles, plus cassées et plus ridées que nos femmes du nord, à l'âge de soixante ans. Elles travaillent continuellement nu-tête, sous les rayons brûlants d'un soleil tropical; la raréfaction de l'atmosphère, à cette altitude, a d'ailleurs pour effet, me dit-on, de sécher et de rider la peau d'une manière désastreuse pour la beauté des femmes. S'il existe des difficultés intestines ou des querelles de famille dans le pueblo, l'étranger n'en sait jamais rien, et tout se règle à l'amiable par l'autorité du cacique et de ses officiers. Toute la vie intime de la communauté repose sur le culte sacré des traditions et dans l'observation des rites, des coutumes et des lois transmises par les ancêtres. En hiver, l'occupation principale des Puebloanos est la répétition et l'exercice des danses nationales, sous la direction du fiscal mayor, pour les fêtes et les cérémonies religieuses de la belle saison. Deux des principales danses sont la cachina, qui correspond à un service d'action de grâce, et la you-pel-lay ou danse du maïs, qui a lieu, chaque année, à l'époque de la récolte de cette plante. Un des amusements les plus en vogue est la chasse du lièvre, qui abonde partout au Nouveau-Mexique. On chasse le lièvre à pied et à coups de bâton, ce qui doit être assez difficile, mais on m'a dit que les Puebloanos sont fort adroits à cet exercice et qu'ils y prennent un plaisir immense; toujours, naturellement, parce que leurs ancêtres chassaient le lièvre de cette manière primitive et lorsqu'il est si facile, aujourd'hui, de l'abattre à coups de fusil!