Les pueblos du Nouveau-Mexique sont actuellement au nombre de dix-neuf, formant autant de communes absolument indépendantes les unes des autres, et ayant chacune son organisation municipale. Voici la liste complète de ces villages avec leur population d'après le dernier recensement décennal de 1880:

Taos
San Juan
Santa-Clara
San Idelfonso
Pecuris
Nambè
Pojuaque
Tesuque
Sochiti
San-Domingo
San-Felipe
Temez
Zia
Santa-Anna
Laguna
Isoleta
Sandia
Zuni
Acoma
391
408
212
139
1,115
66
26
96
271
1,123
613
401
58
489
968
1,081
345
2,082
582

Le tout formant une population totale de 10,469 habitants. Ces chiffres sont aussi exacts qu'il a été possible de les contrôler; mais ils sont probablement au-dessous de la vérité. Les Indiens sont en général fort réticents sur tout ce qui les concerne et la discrétion n'est pas la moindre de leurs vertus. Il est hors de doute que le nombre des Puebloanos diminue graduellement, comme l'attestent d'ailleurs les nombreuses ruines de villages inhabités que l'on rencontre un peu partout dans les vallées du Rio Grande et du Rio Pecos, qui sont les deux principales rivières du Nouveau-Mexique. Les premiers explorateurs portaient leur nombre à plus de 50,000, mais il faut sans doute faire la part de l'exagération dans leurs calculs comme dans leurs appréciations fantaisistes. Ce qui paraît certain c'est que les Puebloanos semblent suivre la destinée fatale de tous les indigènes des deux Amériques, qui disparaissent devant l'avancement des chemins de fer et les progrès de la colonisation moderne.

Chaque village ou pueblo est gouverné par un cacique qui est en même temps chef de la commune, grand-prêtre du culte de Montezuma et directeur général des affaires temporelles et spirituelles des habitants. Le cacique choisit lui même son successeur dès qu'il prend possession du pouvoir, mais l'on ignore l'origine de cette coutume, qui remonte à la plus haute antiquité. Le cacique est aidé d'un gubernador, de trois principales, d'un alguazil, d'un fiscal mayor et d'un capitan de la guerra. Les principales forment une espèce de cabinet et sont les conseillers du cacique, qui choisit chaque année, sur leur recommandation, un gubernador ou gouverneur. Les principales sont toujours d'anciens gouverneurs. L'alguazil est une espèce de haut shérif qui veille à l'exécution des lois. Le fiscal mayor préside aux cérémonies religieuses, et le capitan de la guerra est chargé du commandement en chef et de l'organisation des expéditions guerrières. On voit que le ministère est assez complet. Mais ce qui distingue les ministres sauvages de leurs collègues des autres parties du monde, c'est qu'il ne reçoivent aucun traitement ni aucune compensation quelconque. Tous sont forcés de cultiver la terre et de gagner leur pain à la sueur de leur front. Combien de politiciens de profession, en Europe comme en Amérique, au Canada même, crèveraient de faim, s'ils étaient forcés de subir ce régime ultra-démocratique! Toute tribu ou Pueblo, si réduite qu'elle soit en population, a ce même nombre de chefs, tous fils de Montezuma, et il n'est pas de peuple au monde qui conserve d'une manière plus fidèle et plus méticuleuse, les traditions et les lois de ses ancêtres. Bien que le plus grand nombre des Puebloanos soient catholiques, leur croyance est restée un curieux mélange de christianisme et de paganisme, qu'il serait difficile d'analyser. Ils réunissent dans un même sentiment d'adoration le Christ et le soleil, la Vierge et la lune, les saints et les étoiles. L'arc-en-ciel est l'objet d'un culte tout particulier.

Le nom de Montezuma, le père des Aztèques, est un nom sacré entre tous, et chaque pueblo entretient un brasier sacré, dans l'attente de la venue de ce Montezuma qui doit les conduire à la conquête de l'empire du Mexique, où il régnera dans une splendeur éternelle. La grenouille, le serpent à sonnettes et la tortue sont des emblèmes sacrés, et malheur à ceux qui les profaneraient en les touchant, même par accident. Toutes ces croyances et ces superstitions ont résisté aux efforts des missionnaires qui sont forcés de se contenter du peu d'influence qu'ils ont pu acquérir sur ces sauvages, en leur inculquant des principes de moralité, pour leur conduite ordinaire. Les mendiants et les vagabonds sont inconnus dans les pueblos. Tous lés hommes, sans exception, s'occupent de la culture des champs, et les femmes sont chargées des devoirs domestiques, sans être forcées, comme dans les autres tribus sauvages, de faire les travaux, les plus rudes et les plus asservissants. Les vieillards, les malades et les infirmes sont nourris et entretenus aux frais de la commune. On voit que ces institutions ont du bon, et qu'il y a bien des nations soi-disant progressives qui pourraient prendre des leçons de gouvernement de ces enfants d'une civilisation préhistorique.

X

SANTA-CLARA--SAN-JUAN--TAOS


A six heures au nord de Santa-Fé, se trouve située la gare de Espanola, sur la ligne du Denver et Rio Grande Railway. Le chemin de fer suit ici les sinuosités du fleuve jusqu'à Embudo, à cinquante milles plus haut, et c'est dans cette vallée fertile que sont situés les trois pueblos de San-Juan, de Santa-Clara et de San-Idelfonso. Le petit village de Espanola est le centre commercial du pays, et j'ai rencontré là deux Canadiens de Lachute qui ont des magasins spacieux et qui font un commerce fort important avec les cultivateurs et les éleveurs des environs. Ceci m'amène naturellement à constater ici que j'ai rencontré des compatriotes partout où je me suis trouvé jusqu'à présent, soit au Colorado ou au Nouveau-Mexique; et les familles des Beaubien, des Mercure, de Saint-Vrain et des Cloutier sont bien connues dans la vallée du Rio Grande del Norte. La veuve du premier gouverneur du territoire est une Beaubien, et elle vit encore à Taos. Son mari, le colonel Bent, fut tué par les Mexicains, dans l'insurrection qui suivit l'occupation du pays par les troupes américaines, en 1847.