XII
ENCORE LES CLIFF-DWELLERS
Je viens de raconter ma visite à l'une des grottes des cliffs-dwellers, près d'Espanola et j'ai dit que ce groupe d'habitations préhistoriques était beaucoup moins important que ceux que l'on rencontre plus au nord, près de la frontière du Colorado. Je vais maintenant parler des ruines du Rio Mancos, qui comprennent des palais, villes ou villages, comme on voudra bien les appeler, contenait chacun plus de mille appartements; ce qui forme une population d'au moins 5,000 habitants, en admettant que la moyenne des familles ne fut que de cinq personnes; ce qui serait loin d'être un chiffre exagéré, en comptant les enfants et les vieillards des deux sexes. Et l'on compte onze groupes d'habitations de cette importance, sur le Rio Chaco, dans un rayon de vingt-cinq milles. Les falaises escarpées des gorges du Rio Mancos et des gorges latérales de ses tributaires sont littéralement couvertes de ces ruines, qui ressemblent à d'immenses ruches taillées dans le roc. Les gorges profondes du Rio Colorado sont aussi remplies de ces grottes artificielles, et l'attention du monde savant commence à se porter sérieusement vers la solution de ce problème ethnologique. Le rapport de M. W. H. Jackson, du Bureau officiel d'exploration de Washington (1875-1877) donne une description détaillée des habitations de Chettro Kettle sur le Rio Chaco, et je vais en emprunter des chiffres qui donnent une opinion assez juste ds l'étendue de quelques uns de ces cliff-dwellings.
"Dans cette ruine, dit M. Jackson, il y avait autrefois un mur, dont il reste encore de nombreux vestiges, ayant une longueur de 935 pieds, avec une hauteur de 40 pieds, donnant une surface de 37,400 pieds, et une moyenne de cinquante blocs ou morceaux de pierre pour chaque pied carré de maçonnerie; ce qui formait un total de 2,000,000 de morceaux pour la surface extérieure du mur seulement. Multipliez ce total par la surface opposée et aussi par les murailles transversales et latérales, en supposant un terrassement symétrique, et on arrive à un total de 30,000,000 de blocs ou morceaux de pierre et 315,000 pieds cubes de maçonnerie. Ces millions de blocs avaient dû nécessairement être taillés et ajustés; les soliveaux qui soutenaient les plafonds et les terrasses supérieures avaient été coupés dans les forêts éloignées, car il n'y a, aux environs, aucune trace de végétation forestière. Ajoutez à cela les travaux de crépissure, de menuiserie et de décoration murale, et l'on se trouve devant un travail gigantesque exécuté par un peuple qui n'avait que les outils les plus primitifs, mais qui devait, par contre, avoir une organisation intelligente, industrieuse, patiente et bien disciplinée."
J'ai déjà dit que les cliff-dwellings étaient systématiquement construits dans des gorges escarpées et toujours à des hauteurs abruptes de 300 à 1000 pieds au-dessus du lit des torrents et des rivières, et à peu près à la même distance en bas du sommet des plateaux ou des montagnes. Il est évident que les habitants, comme les oiseaux de proie, plaçaient ainsi leurs demeures dans des endroits inaccessibles, et pour ainsi dire inattaquables, pour se protéger contre les attaques et les surprises de leurs ennemis. Les armes, vêtements et ustensiles domestiques qu'on a trouvés dans les grotte ressemblent d'une manière étonnante à ceux des Puebloanos d'aujourd'hui, et il est curieux de constater que, comme eux, les cliff-dwellers portaient des sandales ou souliers tressés de feuilles de Yucca. J'ai déjà dit qu'on donnait aux Puebloanos le nom de moquis qui veut dire chaussures dans la langue de plusieurs tribus. Il y a donc une similitude étonnante qui ferait croire à une parenté ou à une filiation entre les cliff-dwellers et les habitants des pueblos; mais ceux-ci professent la plus profonde ignorance à ce sujet, et aucune de leurs traditions, auxquelles ils sont généralement si fidèles, ne fait la moindre allusion aux grottes et cavernes de ces nations préhistoriques.
La différence qui existe entre les cliff-dwellings et les pueblos modernes, c'est que les premiers construisaient en pierre sur les flancs abrupts des montagnes escarpées, tandis que les derniers se servent de briques de boue cuites au soleil et s'établissent généralement dans la plaine. Tous les savants du Smithsonian Institute de Washington ont plus ou moins ergoté sur l'origine probable de ces nations, mais on n'est guère plus avancé qu'au premier jour de la discussion. Les uns prétendent que les cliffs-dwellings étaient autrefois habités par une nation paisible qui fut chassée du pays et poussée plus loin vers le sud, par la migration des Aztèques qui venaient du nord et qui marchaient vers le Mexique où ils établirent l'empire de Montezuma. D'autres croient que les cliff-dwellers étaient, dès l'origine, des indigènes de la plaine qui s'enfuirent dans les montagnes où ils se fortifièrent, pour échapper à la cruauté et à tyrannie des conquistadores, comme on appelle encore les premiers conquérants espagnols.