Mais cette dernière hypothèse n'est guère soutenable, car aucun des historiens de l'époque, et ils sont assez nombreux, ne fait mention d'un seul fait analogue. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces curieuses habitations furent construites comme refuges, et ce qu'il y a d'étonnant c'est qu'une nation assez nombreuse et assez intelligente pour se fortifier d'une manière aussi remarquable n'ait pas préféré la lutte ouverte, la guerre, en un mot, à ce genre de vie craintive et misérable, dans des endroits incommodes et presque inaccessibles. J'ai déjà dit qu'il y avait tout lieu de croire, par les nombreuses villes que l'on a découvertes un peu partout, et que l'on découvre encore chaque jour, que les cliff-dwellers formaient une nation qui comptait au moins 100,000 habitants. Et dire, aujourd'hui, qu'il ne reste pas un seul descendant de cette race qu'on ne connaît pas autrement que par les ruines qu'elle a laissées, pour nous intéresser sur son origine et son histoire!

Une seule tribu sauvage, celle des Southern Utes--les enfants du Sud, comme les appelaient les vieux trappeurs canadiens--qui habite aujourd'hui la réserve de San-Ignacio, au sud du Colorado, paraît avoir conservé un semblant de légende au sujet des cliff-dwellings, qu'ils croient être habités par les esprits de leurs ancêtres; et ils considèrent comme sacrilège toute tentative d'exploration dans cette direction. Mais il est évident que cette légende a été inventée après coup, car les Utes ignorent absolument l'art de construire des maisons en pierre; et leurs vêtements, et leurs ustensiles domestiques ne ressemblent en rien à ceux qu'on a trouvés dans les grottes et cavernes du pays.

Les cliff-dwellers cultivaient les terres des hauts plateaux avoisinant leurs habitations, et l'on a trouvé des canaux d'irrigation qui témoignent aussi de leur industrie et de leur connaissance de l'agriculture. J'ai rencontré, à Durango, un explorateur distingué qui est engagé depuis plusieurs années à faire des études et des recherches ethnologiques sur les Indiens du Nouveau-Mexique et du Colorado, pour servir à une nouvelle édition de l'histoire des Etats-Unis de Bancroft. Il m'a avoué franchement que l'origine, l'histoire et l'extinction de cette race préhistorique restaient pour lui un mystère qu'il n'espérait pas pouvoir percer.

Le pueblo qui se rapproche le plus des cliff-dwellings par sa construction est celui de Zuni dont j'ai déjà dit un mot, et qui compte encore aujourd'hui plus de 2,000 habitants. Il est situé à 190 milles au sud-ouest de Santa-Fé et à dix milles de la frontière de l'Arizona. C'était là une des "sept villes de Cibola" dont on avait fait un rapport si enthousiaste et si exagéré à Coronado, et la ville était alors construite sur une haute éminence et défendue par des murs de pierre qui la rendaient presque imprenable. Le pueblo actuel de Zuni, ou Zuni nuevo, comme disent les Mexicains, est situé à quelques milles de là dans la plaine, et est construit d'adobes comme les autres pueblos du pays. L'ancienne Zuni ou Zuni viejo fut détruite par les Espagnols, mais on en voit encore les ruines, qui ont une certaine analogie avec les constructions des cliff-dwellers.

Les Indiens d'aujourd'hui, cependant, n'ont conservé aucune tradition qui puisse servir à éclaircir le mystère qui enveloppe ces curieuses habitations. C'est aussi à six milles de Zuni que se trouve le fameux rocher où l'on aperçoit encore l'inscription, gravée là il y a trois cent soixante-et-quatre ans, en 1526, par le premier explorateur, Don José de Basconzalès.

Les Espagnols avait donné à ce rocher le nom de: el moro, et les Américains l'appellent inscription rock, à cause des nombreuses inscriptions en espagnole! en anglais, que tous les voyageurs anciens et modernes se sont empressés d'y graver à l'exemple de Basconzalès Ces inscriptions se chiffrent actuellement par centaines, et à côté des insanités des Perrichon de notre époque, on y trouve des dates et des noms de la plus haute valeur historique. La plus curieuse inscription est probablement celle qu'y grava le vainqueur de la grande insurrection de 1680, dont j'ai déjà parlé. Elle se lit encore comme suit:

Ici passa Don Diego de Bargas
pour aller reconquérir la
Ville Royale de Santa-Fé
du Nouveau-Mexique
à la Couronne Royale d'Espagne,
à ses propres frais,
En l'an de grâce 1692.

Les mots, à ses propres frais, sont aujourd'hui d'un haut comique, car le même Diego de Bargas fut destitué de ses fonctions de gouverneur du pays, en 1697, pour avoir, disent les documents de l'époque, employé l'argent du trésor public à son usage particulier, pour avoir tiré sur le trésor sous le prétexte d'y acheter du maïs, des mulets pour les colons, et avoir empoché ces sommes sous d'autres faux prétextes.