I. JULIEN-1833
M. Stanton dit lui-même qu'il est de toute évidence que des voyageurs canadiens ont passé par là trente-six ans avant la première exploration du major Powell en 1869, et à une époque ou le pays n'avait pas encore été officiellement exploré par le gouvernement des Etats-Unis. Et voici qui paraît encore aussi curieux. En continuant leur voyage à travers les mille périls des cataractes, des rapides, des remous et des fureurs du fleuve, à une profondeur de plus de 5,000 pieds, M. Stanton et ses compagnons aperçurent un matin, à leur suprême étonnement, un mineur solitaire qui cherchait des paillettes d'or dans les sables de la rive, à un endroit où le fleuve s'élargissant, formait une grève assez considérable. Et ce mineur qui, depuis plus d'un an, vivait ainsi seul, de chasse et de pêche, en cherchant de l'or dans le lit du Rio Colorado, c'était encore un Canadien-français; il s'appelait Félix Lantier.
Cela se passait au mois de janvier 1890, et il me serait difficile de citer deux preuves plus convaincantes et plus authentiques que la présence de ces Canadiens: Julien, en 1833, et Lantier, en 1890, dans les gorges inexplorées du Colorado, à l'appui de la théorie que j'ai déjà émise, au sujet de la découverte et de l'exploration première de tous les pays qui constituent le massif des Montagnes-Rocheuses par les trappeurs et les voyageurs de nationalité franco-canadienne.
*
* *
En quittant Grand Junction, on passe Fruitvale, puis on s'engage sur des plateaux arides, que l'on a surnommés le désert du Colorado. Sur un parcours de deux cent milles, on n'aperçoit pas le moindre signe de végétation, si ce n'est des buissons de sauge--sage brushes--qui poussent ça et là sur la croûte grisâtre de la terre cuite par le soleil. On prétend, cependant, qu'il serait possible de rendre ce pays propre à la culture en construisant des canaux d'irrigation qui y apporteraient l'eau de la rivière Grande, mais personne, jusqu'à présent n'a encore entrepris d'en faire l'essai. Il reste encore trop de terres fertiles et inoccupées pour qu'on s'amuse à fertiliser les déserts, par des travaux difficiles et extrêmement coûteux. On aperçoit toujours, dans la distance, des chaînes de montagnes couvertes de neige, ce qui varie un peu le paysage qui, sans cela, deviendrait monotone et ennuyeux. A cinq cent quarante-quatre milles de Denver, on aperçoit enfin la Green River, la rivière Verte, où l'on commence de nouveau l'ascension des monts Wasatch. J'allais oublier de dire qu'à cinquante milles à l'ouest de Grand Junction nous avions traversé la frontière du territoire de l'Utah, et que nous étions actuellement dans le pays des Mormons. On passe plusieurs petites stations de peu d'importance, et l'on arrive à la petite ville de Price, située dans la vallée et sur les bords de la rivière du même nom, à six cent onze milles de Denver. A quatre-vingt milles au nord, se trouve le fort Duchêne, poste militaire important, construit sur une réserve indienne de 4,000,000 d'acres, où vivent 2,500 sauvages sous la tutelle du gouvernement de Washington. Ce poste porte le nom d'un célèbre trappeur canadien qui accompagnait le général Fremont, comme guide, lors de ses explorations de 1842, 43 et 44.
A six milles au-delà de Price, on passe Castle Gate, situé à l'entrée du défilé du même nom. Cette petite ville est ainsi nommée parce que deux énormes rochers, taillés perpendiculairement simulent assez bien les portes monumentales d'une forteresse qui aurait pu être construite par des géants. On atteint bientôt le sommet des Wasatch, par un défilé d'une altitude de 7,465 pieds, et l'on descend ensuite à l'ouest pour se trouver dans la superbe et fertile vallée de l'Utah, à une distance de six cent soixante-et-dix-neuf milles de Denver. On tombe ici dans un pays admirablement cultivé, où les habitations se groupent autour des villes de Springville, de Provo, de Lehigh, de Draper, jusqu'à Salt Lake City.
Sur une distance de trente-six milles, on côtoie les rives du lac Utah, et l'on aperçoit enfin dans le lointain le dôme du tabernacle et les tours inachevées du temple des Saints du dernier jour, comme les Mormons s'appellent eux-mêmes, avec une modestie qui fait honneur à leur crédulité. La vallée de l'Utah est enfermée entre deux chaînes de hautes montagnes, à l'est par les monts Wasatch et à l'ouest par les Monts Oquirrh. Une petite rivière, à laquelle les Mormons ont donné un nom biblique, le Jourdain, réunit les eaux du lac Utah, aux eaux du grand lac salé à quelques milles de Salt Lake City. On sait que le fleuve du Jourdain, en Palestine, dans les eaux duquel Jésus-Christ fut baptisé par Jean-Baptiste, réunit les eaux de la mer de Galilée aux eaux de la Mer-Morte. Les Mormons, toujours pour suivre la tradition, baptisent leurs néophytes dans les eaux du Jourdain de l'Utah, car ils se piquent spécialement d'imiter en tout la tradition biblique et évangélique de l'Ancien et du Nouveau-Testament.