Je vais maintenant me borner à donner un aperçu géographique et commercial du pays montagneux qui sépare Denver de Salt Lake City, car ces contrées n'ont pas d'histoire, et les quelques villes que l'on rencontre comptent à peine dix à quinze ans d'existence. La première station importante que l'on rencontre à l'ouest de Marshal Pass est la ville de Gunnison qui compte une population de 2,500 habitants, et qui est le centre commercial d'une vallée fertile arrosée par la rivière Gunnison.
Ici, comme partout dans les montagnes, on a découvert des mines dont l'exploitation ajoute largement à la prospérité des villes naissantes et à l'alimentation du chemin de fer. L'hôtel de la Veta, à Gunnison, est un superbe édifice qui a coûté $225,000, et qui sert de buffet. Les voyageurs peuvent y prendre un repas succulent. De nombreux touristes, pendant la belle saison, viennent ici pour la chasse du gros gibier qui abonde dans la montagne, et pour la pêche de la truite, que l'on trouve dans les lacs et les petites rivières des environs.
Il y a encore ici un embranchement du chemin de fer qui va jusqu'au Crested Butte, à une distance de vingt-huit milles, où l'on a découvert d'abondantes mines d'un charbon anthracite que l'on dit être d'aussi bonne qualité que le meilleur charbon de la Pennsylvanie. La ligne principale se continue toujours vers l'ouest et un nouvel embranchement de trente-six milles, à Sapinero, se dirige vers la petite ville de Lake City où de riches mines d'argent ont été mises en exploitation depuis quelques années.
Quelques milles plus loin, sur l'artère principale, on entre dans une nouvelle gorge non moins intéressante et non moins profonde que la Royal Gorge, et que l'on a surnommée le Black Canyon, à cause de l'obscurité relative qui y règne continuellement et de la couleur sombre des flancs escarpés de la montagne. Cette gorge a quatorze milles de longueur. On y remarque spécialement une cascade superbe qui tombe d'une hauteur vertigineuse, et un pic très curieux qui s'élève abruptement comme un obélisque monstre, et que l'on a nommé le Currecanti Needle. On m'a dit que les Indiens y tenaient des conseils et des assemblées solennelles, lors des premières explorations du pays. Un peu plus loin, on suit encore les sinuosités d'une nouvelle gorge avant d'arriver à la jolie ville de Montrose, située à trois cents cinquante-trois milles de Denver, à une altitude de 5,811 pieds, au milieu de la vallée de la rivière Uncompahgre. C'est ici que le chemin de fer bifurque encore au sud pour aller jusqu'à Ouray, ville minière très-importante, dont j'ai déjà parlé dans un des chapitres précédents.
Toujours en continuant notre voyage vers l'ouest, on passe Delta, petit village de cinq cents habitants, pour arriver, soixante-et-douze milles plus loin, à la ville de Grand Junction située à quatre cents vingt-cinq milles de Denver, au confluent des rivières Gunnison et Grande, dans un pays célèbre déjà par la culture des fruits. C'est ici que la division nord du Denver et Rio Grande Railway, qui dessert les villes minières de Leadville, Red Cliff, Aspen et Glenwood Springs, se raccorde à la ligne principale qui se continue toujours à l'ouest vers Salt Lake City et Ogden.
La rivière Grande, qui prend sa source dans les montagnes du nord du Colorado, se jette, plus au sud, dans la célèbre Rio Colorado-- rivière rouge--dont les gorges merveilleuses sont restées, jusque aujourd'hui dans le domaine de la légende. La rivière Rouge traverse les territoires de l'Utah et de l'Arizona pour se jeter, après un parcours de huit cents milles, dans le golfe de Californie. Les eaux de la rivière ont creusé partout sur leur passage, dans le sol et dans le roc vif, une gigantesque crevasse qui varie en profondeur de 2000 à 6000 pieds, et qui se continue ainsi jusqu'à la mer, en taillant son lit à travers les plaines, les plateaux et les montagnes.
Ces gorges incomparables sont encore relativement inconnues, bien qu'on ait tenté, à deux reprises, de les explorer. Le major Powell du bureau d'exploration et d'arpentage de Washington avait réussi, au prix de grands dangers, à suivre le lit de la rivière, sur une distance assez considérable, mais il avait reculé devant des cataractes, des remous et des rapides qui présentaient des difficultés de passage qu'il considérait comme insurmontables. Un ingénieur de Denver, Robert B. Stanton, organisait, en 1888, une expédition dans le but d'explorer le Rio Colorado jusqu'à son embouchure, mais ses premiers efforts furent contrecarrés par le naufrage de ses bateaux et la mort de quelques-uns de ses compagnons. Il fut forcé de rebrousser chemin et de venir se ravitailler à Denver, car il n'avait pas abandonné le dessein de pénétrer le mystère des gorges de la rivière Rouge. Il organisa une nouvelle expédition, et reprit, en décembre 1889, le chemin du Grand Canyon of the Colorado, bien décidé, cette fois, à pousser son entreprise jusqu'au bout, si la chose était humainement possible. Ses derniers efforts ont été couronnés de succès et M. Stanton, a fait son rapport officiel aux directeurs provisoires du Denver, Colorado Canyon and Pacific Railway. Je dis rapport officiel, car M. Stanton a joint l'utile à l'agréable en explorant les gorges du Rio Colorado, et ce sont des capitalistes qui lui avaient fourni les fonds nécessaires pour la réussite d'une expédition aussi hasardeuse. N'est ce pas que cette idée de vouloir construire une voie ferrée dans le lit d'un fleuve qui roule ses eaux tumultueuses à une profondeur moyenne de trois ou quatre mille pieds, est absolument dans le caractère américain qui ne recule devant rien et qui trouve généralement moyen de tourner les plus grandes difficultés à son avantage commercial.
C'était, cependant, une passion plus forte que celle de l'argent qui avait engagé des Canadiens-français à explorer le Rio Colorado à une époque ou la géographie du pays était encore généralement ignorée; c'était la passion des aventures et l'attrait de l'inconnu.
M. Stanton raconte qu'un matin, en aval d'un rapide dangereux qu'il venait de franchir avec ses compagnons, il crut apercevoir une inscription sur la falaise, près d'un endroit où une accalmie permettait d'arrêter les bateaux. Il s'approcha et lut avec surprise ces mots gravés profondément dans le roc: