Et ceci se passait, pendant la semaine sainte de l'année 1890, à deux cent milles de Denver. Les commentaires seraient superflus.
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La distance de six cent quinze milles qui sépare Pueblo de Salt Lake City offre peut-être au voyageur les panoramas les plus pittoresques et les plus accidentés qu'il y ait au monde. Le chemin de fer poursuit sa course à traversée massif des Montagnes-Rocheuses, escaladant des défilés de plus de 10,000 pieds d'élévation, et traversant des gorges et des déserts d'un aspect aussi sauvage que merveilleux. On s'étonne constamment devant les difficultés naturelles qu'on a dû vaincre et les millions qu'on a dû dépenser, sans espoir de bénéfices immédiats, pour construire une voie ferrée dans des conditions comme celles-là.
De Pueblo à Canyon City, la route suit la vallée de l'Arkansas, en passant la ville de Florence où l'on exploite quarante puits de pétrole, et où l'on a construit un embranchement qui conduit, à six milles de là, aux mines de Coal Creek. On commence ici à gravir les contreforts de la première chaîne de montagnes pour entrer presque immédiatement dans une fissure gigantesque, ayant 2627 pieds à sa plus grande profondeur, dans la roche calcaire, entre des murailles espacées seulement de trente à soixante pieds au plus, et moins quelquefois, dans le fond où coule la rivière. On a donné à cette gorge imposante le nom de Royal Gorge, et la direction du Denver and Rio Grande Railway a eu la bonne idée de construire des wagons absolument ouverts, qui permettent au voyageur d'admirer, en filant à toute vapeur, ce monumental caprice de la nature.
En sortant de ce col obscur où la lumière du jour peut à peine pénétrer, on découvre, à gauche, la superbe chaîne de Sangre de Cristo avec ses pics neigeux éclairés par un soleil brillant. C'est un changement à vue absolument féerique. On passe Parkdale et les sources chaudes de Wellsville pour arriver bientôt à Salida, ville de 3,000 habitants, située à une élévation de 7,049 pieds, à 217 milles de Denver. La voie bifurque ici de nouveau vers le nord pour se diriger vers Leadville et Aspen, les deux grands centres miniers du Colorado, où je conduirai mes lecteurs en revenant de Salt Lake City.
Nous allons, à présent, continuer notre route directement vers l'ouest, et escalader de nouveau une chaîne de montagnes par Marshall Pass, où la voie atteint une hauteur de 10,856 pieds au-dessus du niveau de la mer. Les Américains ont donné au chemin de fer, en cet endroit, le nom de: railroad in the clouds, un chemin de fer dans les nuages; ce qui est littéralement vrai, car on s'élève à certains endroits, au-dessus des nuages qui flottent, en flocons blancs, au-dessous du convoi qui gravit en les contournant les flancs escarpés de la montagne. Je n'ai pas besoin de répéter ici ce que j'ai déjà dit de Veta Pass, au sujet des difficultés de toutes sortes que l'on a eu à surmonter pour escalader une chaîne de montagnes aussi élevées, car j'aurais à revenir, à chaque instant, sur les prodiges de science et d'énergie dont les ingénieurs ont constamment fait preuve dans la construction des chemins de fer transcontinentaux, aussi bien au Canada qu'aux Etats-Unis.
Il est assez curieux de citer ici la description...
[Page manquante dans le document source.]
...sairement fort inégales. Nous mîmes à peu près quatre jours à les traverser; d'où je conclus, par le chemin que nous dûmes faire, qu'elles peuvent avoir, en cet endroit, c'est-à-dire, vers le 54e degré de latitude, une quarantaine de lieues de largeur. Le géographe Pinkerton se trompe assurément, quand il ne donne à ces montagnes que 3,000 pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer; d'après mes propres observations, je n'hésiterais pas à leur en donner 6,000; nous nous élevâmes très probablement à 1,500 pieds au-dessus du niveau des vallées, et nous n'étions peut-être pas à la moitié de la hauteur totale; et les vallées doivent être elles-mêmes considérablement au-dessus du niveau de l'Océan Pacifique, vu le nombre prodigieux de rapides que l'on rencontre dans la Columbia, depuis les chutes jusqu'à la rivière au Canot. Quoi qu'il en soit, si ces montagnes le cèdent aux Andes en hauteur et en étendue, elles surpassent de beaucoup, sous ces deux rapports, les Apalaches, regardées jusqu'à ces derniers temps comme les principales montagnes de l'Amérique Septentrionale; aussi donnent-elles naissance à une infinité de rivières, et aux plus grands fleuves de ce continent.
Ces montagnes offrent un champ vaste et neuf à l'histoire naturelle; nul botaniste, nul minéralogiste, ne les a encore examinées. Les premiers voyageurs les ont appelées Montagnes Luisantes, à cause d'un nombre infini de cristaux de roche, qui en couvrent, dit-on, la surface, et qui, lorsqu'elles ne sont pas couvertes de neige, ou dans les endroits où elles n'en sont pas couvertes, réfléchissent au loin les rayons du soleil. Le nom de Montagnes de Roches ou Rocheuses par excellence, leur a probablement été donné par ceux qui les ont traversées ensuite, à cause des énormes rochers qu'elles offraient çà et là à leur vue Effectivement, le Rocher à Miette, et celui de McGillivray surtout, m'ont presque paru des merveilles de la nature. Quelques-uns pensent qu'elles renferment des métaux et des pierres précieuses.
A l'exception du mouton blanc et de l'ibex, les animaux des Montagnes de Roches, si ces montagnes en nourrissent de particuliers, ne sont pas plus connus que leurs productions minérales et végétales. Le mouton blanc se tient ordinairement sur des rochers escarpés, où il est presque impossible aux hommes, et même aux loups, de l'aller chercher; nous en vîmes plusieurs siliceux qui entourent le Fort des Montagnes. Cet animal a les cornes grosses et tournées circulairement, comme celles du bélier domestique; il a la laine longue, mais grossière; celle du ventre est la plus fine et la plus blanche. Les sauvages qui habitent près des montagnes font avec cette laine des couvertures à peu près semblables aux nôtres, qu'ils échangent avec ceux des bords de la Columbia, pour du poisson, de la rassade, etc. L'ibex est une espèce de chèvre, qui fréquente, comme le mouton, le sommet et les fentes des rochers; il diffère de ce dernier, en ce qu'il a du poil, au lieu de laine, et n'a pas les cornes circulaires, mais seulement rejetées en arrière. La couleur n'est pas non plus la même. Les indigènes font bouillir les cornes de ces animaux, et en fabriquent ensuite artistement des cuillères, de petits plats, etc.