Bonneville arriva au rendez-vous, où il avait été devancé par les représentants des compagnies et par plusieurs bandes libres de chasseurs métis et sauvages qui venaient échanger le produit de leur chasse pour les marchandises des traiteurs. Durant un mois, les chasseurs faisaient ripaille, et le Trou de Pierre devenait un véritable caravansérail où l'on buvait, dansait, chantait, jouait et où l'on se battait souvent à la suite des querelles qu'engendrait la réunion d'éléments aussi disparates. Plusieurs tribus indiennes, amies des blancs, venaient aussi camper aux environs pour se procurer des armes, de la poudre et des balles dans le double but de faire la chasse et de se défendre contre les attaques des Pieds-Noirs et des Corbeaux, qui faisaient une guerre de surprises et d'embuscades à tous ceux qui osaient chasser dans les pays voisins.
Les Nez-Percés, les Têtes-Plates, les Pen'd'oreilles, les Cotonnois, les Gros-Ventres formaient une espèce d'alliance offensive et défensive contre les Pieds-Noirs et les Corbeaux; mais ceux-ci, qui étaient plus aguerris et plus nombreux, les poursuivaient partout avec une fureur et un acharnement qui ne s'explique que par le fait que ces sauvages ne vivaient que de guerre et de rapine. Le métier de trappeur était donc des plus dangereux, et il fallait se tenir continuellement sur ses gardes et être prêt à toutes les éventualités, pour s'aventurer dans les montagnes. Après ce mois de réjouissances et de bombance, toutes les bandes se dispersaient pour revenir un an plus tard recommencer la même histoire. Je n'ai pas l'intention de suivre le capitaine Bonneville dans toutes ses expéditions et dans toutes ses luttes meurtrières avec les Pieds-Noirs; qu'il me suffise de dire qu'il ne revint à New-York que trois ans plus tard, et qu'il eut quelque difficulté à se faire pardonner son absence prolongée, par les autorités militaires. Je désire cependant relever quelques injustices et quelques inexactitudes que Washington Irving à introduites dans son récit, sur le compte des chasseurs canadiens et métis. Le célèbre auteur de la Vie de Christophe Colomb se laisse souvent emporter par ses préjugés contre tout ce qui est d'origine française, et Bonneville n'a probablement échappé à ses critiques que parce qu'il était officier dans l'armée des Etats-Unis, quoique né à New York de parents français.
En racontant l'organisation de l'expédition, Irving dit à plusieurs reprises que les Canadiens et les métis étaient loin de valoir les chasseurs américains, d'origine anglo-saxonne; mais il ne cite pas un seul fait à l'appui de son affirmation, se contentant de l'opinion d'un traiteur étranger--a foreigner by birth, dit Irving, qui prétendait qu'un Américain valait bien trois Canadiens, pour faire la chasse ou la guerre dans les montagnes.
Or, en exprimant cette opinion, il paraît oublier que Bonneville lui-même, le chef de l'expédition, aussi bien que ses lieutenants Cerré et Mathieu étaient de sang français, les deux derniers canadiens de naissance; que les trappeurs de l'American Fur Company étaient commandés par Fontenelle, un autre Canadien; que les bandes de la Rocky Mountain Fur Company étaient sous les ordres d'un chef nommé Sublette; qu'enfin les trappeurs canadiens-français avaient découvert et exploré le pays depuis un grand nombre d'années, et avaient donné des noms français à tous les endroits connus. La rivière Verte, Green river, la rivière au Serpent, Snake river, la rivière aux Saumons, Salmon river, la rivière Boisée, la rivière Malade, la rivière à Godin, la rivière Cache-la-Poudre --Powder river,--enfin presque toutes les montagnes, les vallées et les cours d'eau de ces pays sauvages portaient des noms français; et comme je l'ai déjà dit, tous les chefs d'expédition étaient français, canadiens-français, ou d'origine française, bien que les grandes compagnies de traite fussent, à cette époque, exclusivement composées d'Américains et d'Anglais. Je ne comprends guère comment Irving pouvait concilier ces faits qu'il cite lui-même, avec l'opinion de cet étranger qui prétendait que les Américains avaient une supériorité si marquée sur les traiteurs d'origine française. Il n'est généralement pas d'usage de choisir les chefs parmi les moins braves et les moins intelligents pour commander les plus hardis et les plus aguerris, ce qui cependant paraîtrait être le cas, si l'opinion d'Irving et de son "étranger" avait la moindre apparence de justice ou d'authenticité.
Comme priorité de découverte, le seul fait que le plus grand nombre des tribus sauvages portaient des noms français, que les Américains leur ont conservés, doit être suffisant pour établir les droits des trappeurs canadiens-français. Il est arrivé quelquefois qu'on a voulu traduire en anglais ces noms de tribus que nos chasseurs avaient eux-mêmes traduits des langues sauvages; mais on a généralement tronqué l'orthographe de manière à dépister toutes les recherches étymologiques. En voici un exemple entre plusieurs: les Américains appellent Utes la tribu sauvage qui réside actuellement sur la réserve de Saint-Ignace, près du Durango, dans le midi du Colorado. Ce mot Utes, en anglais, ne signifie rien du tout, et sans le nom français de cette tribu, il serait impossible d'en trouver l'origine, que voici, cependant. Les trappeurs canadiens appelaient cette tribu les Enfants, ce qui était la traduction littérale de leur nom sauvage. Les Américains traduisirent à leur tour et firent Youths--que quelque aventurier illettré écrivit Utes--et ce dernier nom leur est resté tel quel, et c'est ainsi qu'on l'écrit, même dans les documents officiels du gouvernement de Washington! Voilà pour la supériorité de l'intelligence des chasseurs américains sur les chasseurs canadiens, et je pourrais citer un nombre de faits analogues, si l'espace me le permettait.
Bien que je n'aie pas l'intention de continuer ici ce plaidoyer en faveur de mes compatriotes, je ne puis résister au désir de citer encore une fois la relation de Gabriel Franchère, qui écrivait vingt-cinq ans avant Irving, et qui avait visité le pays vingt-trois ans avant Bonneville. On verra par cette citation que non seulement les hommes, mais les femmes elles-mêmes, affrontaient les dangers de cette vie dangereuse, et qu'il fallait une bravoure plus qu'ordinaire pour entreprendre des expéditions dans ces conditions là:
Le 17, la fatigue que j'avais éprouvée à cheval, la veille, m'obligea à rembarquer dans mon canot. Vers huit heures, nous passâmes une petite rivière venant du N.-O. Nous aperçûmes, bientôt après, des canots qui faisaient force de rames pour nous atteindre. Comme nous poursuivions toujours notre route, nous entendîmes une voix d'enfant nous crier en français: "Arrêtez donc, arrêtez donc!" Nous mîmes à terre, et les canots nous ayant joints, nous reconnûmes, dans l'un d'eux, la femme d'un nommé Pierre Dorion, chasseur, qui avait été envoyé avec un parti de huit hommes, sous la conduite de M. J. Reed, pour faire des vivres chez la nation des Serpents. Cette femme nous apprit la fin malheureuse de tous ceux qui composaient ce parti. Elle nous dit que, dans le cours du mois de janvier, les chasseurs s'étant dispersés çà et là afin de tendre leurs pièges pour prendre le castor, les nommés Jacob Peznor, Gilles Leclerc, et Pierre Dorion, son mari, avaient été attaqués par les naturels; que Leclerc, qui n'était que blessé, s'était rendu à sa tente, où il était mort au bout de quelques instants, après lui avoir annoncé que son mari avait été tué; qu'elle avait aussitôt pris deux chevaux qui étaient restés près de sa loge, avait fait monter dessus ses deux enfants, et avait gagné en toute hâte le poste de M. Reed, qui était éloigné d'environ cinq jours de l'endroit où son mari avait été tué; que son étonnement et son inquiétude avaient été extrêmes, lorsqu'elle avait trouvé la maison déserte et aperçu quelques traces de sang; que ne doutant pas que M. Reed n'eût été massacré, elle s'était enfuie, sans perdre de temps, vers les montagnes, au sud de la rivière Walawala, où elle avait passé l'hiver, ayant tué les deux chevaux pour se nourrir, elle et ses enfants; qu'enfin se voyant sans vivres, elle avait pris le parti de redescendre les montagnes et de gagner les bords du Tacoutche-Tessé, dans l'espérance de rencontrer des sauvages plus humains, qui la laisseraient subsister parmi eux, jusqu'à l'arrivée des canots qu'elle savait devoir remonter la rivière, au printemps. Les sauvages du Walawala avaient en effet accueilli cette femme avec beaucoup d'hospitalité, et c'étaient eux qui nous l'amenaient. Nous leur fîmes quelques présents, pour les dédommager de leur soins et de leur peines, et ils s'en retournèrent satisfaits.
Les personnes qui périrent dans ce malheureux hivernement étaient M. John Reed (commis), Jacob Peznor, John Hobhough, Pierre Dorion (chasseurs). Gilles Leclerc, François Landry, J.-Bte Turcot, André Lachapelle, et Pierre Delaunay. Nous ne doutâmes pas que cette boucherie ne fût une vengeance exercée contre nous par les naturels, pour la mort d'un des leurs, que les gens du parti de M. Clarke avaient pendu pour vol, le printemps d'auparavant.
Que penser de la présence de cette femme, seule avec ses deux enfants, dans ces pays sauvages et faisant bravement face à la situation, sans perdre la tête un seul instant? Si les femmes étaient si vaillantes, que devaient donc être les hommes qui vivaient dans un danger continuel?
Aujourd'hui, tous ces pays de chasse ont été ouverts à la colonisation et sont croisés, dans tous les sens par des chemins de fer. Les Indiens ont presque entièrement disparu, et ceux qui restent vivent sous la tutelle du gouvernement américain. Et il y a à peine cinquante-six ans que Bonneville faisait son voyage d'exploration et visitait les côtes du Pacifique, qui appartenaient alors au Mexique! Ces changements sont assez merveilleux pour que le voyageur s'en étonne et les note soigneusement dans sa mémoire ou tout au moins dans son calepin.