*
* *
Je vais maintenant reprendre mon itinéraire, à Grand Junction, en retournant à Denver par l'embranchement nord du Denver and Rio Grande Railway, en passant par Glenwood Springs, Aspen et Leadville. Je n'entreprendrai pas de parler du pays, qui ressemble absolument à celui dont j'ai déjà fait la description en passant par Gunnison, Montrose et Salida. On suit le cours de la rivière Grande, en continuant à traverser toute une série de gorges, de défilés et de vallées, jusqu'aux sources minérales de Glenwood, qui sont situées à trois cent soixante-et-sept milles de Denver et à une altitude de 5,768 pieds. Ces sources sont célèbres, dans le pays, pour leurs qualités curatives et les eaux en sont tellement abondantes qu'on a construit pour les baigneurs une immense piscine qui n'a pas moins de six cents pieds de long sur cent pieds de large, et qui contient 1,500,000 gallons d'eau sulfureuse à une température continuelle de 95 ° Fahrenheit. Les eaux sortent de terre à une température de 145 °, et l'on peut, en les laissant refroidir à l'air, obtenir le degré de chaleur qui convient à chaque malade. Les médecins recommandent particulièrement les bains de Glenwood Springs pour le rhumatisme, la goutte, le diabète, les scrofules, les maladies de reins, du sang et de la peau. Un hôtel moderne offre toutes les commodités nécessaires, et une jolie ville de 3,000 habitants s'est élevée en cet endroit, sur les bords de la rivière Grande.
Toute la contrée environnante contient l'or et l'argent en abondance, et de nombreuses mines ont été mises en exploitation depuis quelques années. Un embranchement du chemin de fer se dirige ici vers Aspen, situé à soixante-quinze milles au sud-est, dans le comté de Pitkin. Cette ville, qui compte à peine douze années d'existence, possède déjà une population de 11,000 habitants, et promet de devenir un centre d'exploitations minières d'une très grande importance. La contrée environnante est aussi favorable à l'élevage et à l'agriculture, et la nombreuse émigration qui se porte constamment vers cette partie du Colorado semble promettre un développement rapide dans un avenir prochain. Une distance de 90 milles sépare Glenwood Springs de Leadville, et c'est entre ces deux endroits que le chemin de fer s'élève de nouveau à une altitude de 10,418 pieds au-dessus du niveau de la mer, en traversant le défilé du Tennessee, --Tennessee pass. C'est de cette hauteur que l'on aperçoit le remarquable pic que les trappeurs et les missionnaires ont nommé: mont de la Sainte-Croix--mount of the Holy Cross. Sur le flanc sombre de la montagne, près du sommet, deux gorges ou plutôt deux glaciers se coupant à angles droits, forment une croix gigantesque qui se détache étincelante sous les rayons du soleil, à une hauteur de 14,176 pieds. On raconte que les chasseurs d'autrefois faisaient souvent de grands détours pour faire ici une espèce de pèlerinage et pour venir dévotement prier devant ce symbole sacré de la religion chrétienne. Le convoi s'arrête un instant sur le sommet du défilé pour permettre aux voyageurs d'admirer cet étonnant caprice de la nature, et nous reprenons bientôt la route qui nous conduit à Leadville, cité de 30,000 habitants, dont l'histoire, qui date à peine d'une douzaine d'années, ressemble assez aux merveilleux récits des Mille et une Nuits.
XVII
LEADVILLE--LES MINES DU COLORADO
Je viens de dire que l'histoire de Leadville, depuis sa fondation, ou plutôt depuis la découverte des gisements d'or et d'argent dans les environs, en 1876, semble un chapitre emprunté aux récits des Mille et une Nuits ou aux aventures merveilleuses du comte de Monte-Cristo. Des fortunes colossales ont été amassée dans un an, dans six mois, parfois dans un mois ou dans un jour. L'histoire des premiers temps de la découverte de l'or en Californie s'est répétée, avec cette différence, cependant, que les mines de Leadville ont pu être développées immédiatement par les moyens que la science moderne met à la disposition de toutes les industries. Il serait inutile de faire ici l'historique des premiers établissements, qui remontent à peine à quatorze ans, car on pourra voir, par la statistique suivante que dès la première année, en 1879, le rendement des mines de Leadville atteignait, d'un bond, le chiffre fabuleux de $10,333,700.00, alors que de 1860 à 1879, c'est-à-dire durant une période de dix-neuf ans, cette partie du Colorado n'avait produit qu'à peu près le même montant, ou $10,700,000.00 en or et en argent.