J'ai assisté maintes fois au dressage des chevaux, et je me suis renseigné tant bien que mal auprès de ceux qui pouvaient me donner des informations. J'ai pris des notes et, ma mémoire aidant, voici le résultat de mes observations:
On commence par parquer (corral) les chevaux, au printemps et aux premiers jours de l'été. Quand ils sont en sûreté dans l'enclos, on choisit ceux de quatre ans qu'on veut habituer à la selle et préparer pour la vente. Alors, pour la première fois, elles sentent la main de l'homme. Ce dressage des poulains est le travail le plus pénible du cowboy. Ces jeunes bêtes sont sauvages et fières; et à moins qu'on ne les traite avec précaution, on peut les rendre impropres au service ordinaire.
On raconte des centaines d'aventures émouvantes dont les chevaux ont été les héros, pendant qu'on les dressait. Buffalo Bill, que je connais très bien, me racontait qu'il avait eu un associé nommé Broncho Charlie, qui domptait une fois, au Gros-Castor, dans le Colorado, un superbe étalon noir. Charlie qui s'imaginait qu'il avait parfaitement habitué la bête à son contrôle, lui mit la main sur l'encolure, lorsqu'en un clin d'oeil, l'étalon lui saisit cette main et se mit à la secouer absolument comme un chien le ferait d'un rat, déchirant les chairs et les muscles et lui faisant une terrible blessure. Ce fut un bonheur pour Charlie que l'animal ne l'attrapât point par le bras, car il le lui aurait broyé et mis en pièces.
On fait courir le troupeau autour du corral au petit galop, pour permettre au cowboy d'examiner toutes les bêtes et de choisir le cheval qu'il veut dresser pour l'attraper au lasso. Pour la première fois, l'animal sent les liens, et aussitôt toutes ses méfiances s'éveillent. On la voit se précipiter et essayer de se confondre dans la foule de ses compagnons. Mais, peu à peu, le cowboy s'approche. Il sait à quel moment il devra donner de la corde au cheval, afin qu'il ne se blesse pas, sans toutefois lui fournir l'occasion de s'échapper.
Après une lutte plus ou moins prolongée, l'animal est séparé enfin du troupeau et se tient devant son maître, tous ses membres frémissants, l'oeil dilaté et les flancs tout pantelants.
Le plus difficile reste à faire. La tâche du cowboy est bien propre à exercer au plus haut degré son jugement, son agilité, sa patience et son courage. Il faut que le cowboy passe un noeud aux naseaux du cheval et le muselle, afin de s'en faire mieux obéir et de permettre en même temps de lâcher un peu le lasso, de crainte qu'il ne s'étrangle.
Avec un instinct aussi rapide que merveilleux, le cheval découvrira le signe de frayeur le plus léger chez son dompteur, et il saura en profiter.
Le cowboy s'approche lentement, tantôt avançant et tantôt reculant, selon la tactique du cheval. Il s'agit pour lui d'arriver jusqu'à la tête du cheval. Si étrange que cela paraisse, la manière de lui montrer la main est un point d'une grande importance. Par instinct, la bête craint la main ouverte dont il voit la paume, beaucoup plus que celle qui est fermée, ou dont on ne lui montre que le dos.