Mais, à ce cri de détresse, l'Espagnol répondit d'abord par un rire amer:
—L'opium croît pour tout le monde!... dit-il.
Puis, après cette espèce de sentence, il lui montra ses trois amis profondément endormis; et, tirant avec brusquerie de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé, il le présenta vivement au chirurgien, en lui montrant un signe semblable à celui qu'il avait si imprudemment décrit:
—Est-ce bien le même?... demanda-t-il.
A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, le chirurgien, glacé d'effroi, répondit par un signe de tête; et, sans plus ample information, le mari de l'inconnu lui plongea son poignard dans le coeur!...
—Le conte est furieusement brun, dit un des auditeurs, mais il est encore plus invraisemblable; car pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de l'Espagnol, vous a raconté cela?...
—Monsieur, répondit le narrateur, piqué de l'observation, comme fort heureusement le coup de poignard que j'ai reçu a glissé à droite au lieu d'aller à gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma propre histoire... Je vous jure qu'il y a encore des nuits où je vois en rêve les deux sacrés yeux...
L'ancien chirurgien en chef s'arrêta, pâlit, et resta, la bouche ouverte, dans un véritable état d'épilepsie.
Nous nous retournâmes tous du côté du salon. A la porte était un grand d'Espagne, un afrancesados en exil, et arrivé depuis quinze jours en Touraine, avec sa famille. Il apparaissait pour la première fois dans le monde; et, venu fort tard, il visitait les salons, accompagné de sa femme dont le bras droit restait immobile.
Nous nous séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes pas sans une émotion profonde.