Lorsque le colonel était tranquille, ses yeux bleus peignaient une douceur angélique; son front pur avait une expression pleine de charme. A une parade il n'y avait pas à l'armée d'Italie d'homme qui pût lutter avec lui; d'Orsay lui-même, le beau d'Orsay fut vaincu par notre colonel lors de la dernière revue passée par Napoléon avant d'entrer en Russie.
Tout était opposition chez cet homme privilégié. La passion vit par les contrastes: aussi ne me demandez pas s'il exerçait sur les femmes ces irrésistibles influences auxquelles leur nature se plie comme la matière vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une singulière fatalité, un observateur se rendrait peut-être compte de ce phénomène, il avait peu de femmes, ou négligeait d'en avoir.
Pour vous donner une idée de sa violence, je vais vous dire en deux mots ce que je lui ai vu faire dans un paroxisme de colère.
Nous montions avec nos canons un chemin très-étroit, bordé d'un côté par un talus assez haut, et de l'autre par des bois. Au milieu du chemin, nous nous rencontrâmes avec un autre régiment d'artillerie, à la tête duquel était le colonel. Ce colonel veut faire reculer le capitaine de notre régiment, qui se trouvait en tête de la première batterie; celui-ci s'y refuse; l'autre fait signe à sa première batterie d'avancer; et malgré le soin que le conducteur mit à se jeter sur le bois, la roue du premier canon prit la jambe droite de notre capitaine et la lui brisa, en le renversant de l'autre côté de son cheval. Tout cela fut l'affaire d'un moment. Notre colonel se trouvait à une faible distance, il devina la querelle, accourut au grand galop en passant à travers les pièces et le bois au risque de se jeter les quatre fers en l'air, et arriva sur le terrain, en face de l'autre colonel, au moment où notre capitaine criait:—A moi!... en tombant.
Non, notre colonel italien n'était plus un homme!... Il avait de l'écume à la bouche; il grondait comme un lion; hors d'état de prononcer une parole et même un cri, il fit un signe effroyable à son antagoniste, en lui montrant le bois et tirant son sabre. Ils y entrèrent. En deux secondes, nous vîmes son adversaire à terre, la tête fendue en deux. Les autres reculèrent, ah! fistre! et bon train!...
Il faut vous dire que le capitaine que l'on avait manqué de tuer, et qui jappait dans le bourbier, où la roue du canon l'avait jeté, avait pour femme une ravissante Italienne de Messine, qui était la maîtresse de notre colonel. Cette circonstance avait augmenté sa fureur; car ce mari lui appartenait, faisait partie de son bagage, et il devait le défendre comme une chose à lui.
Or ce capitaine était en face de moi, dans la cabane où je reçus un si favorable accueil; et sa femme se trouvait à l'autre bout de la table, vis-à-vis le colonel. Elle se nommait Rosina. C'était une petite femme, fort brune, mais portant, dans ses yeux noirs et fendus en amande, toutes les ardeurs du soleil de la Sicile. Quoiqu'elle fût en ce moment dans un déplorable état de maigreur; qu'elle eût les joues couvertes de poussière comme un fruit exposé aux intempéries d'un grand chemin; qu'elle fût vêtue de haillons, fatiguée par les marches; que ses cheveux en désordre et collés ensemble fussent entièrement cachés sous un morceau de châle en marmotte, il y avait encore de la femme chez elle; ses mouvemens étaient jolis; sa bouche rose et chiffonnée, ses dents blanches, les formes de sa figure, sa gorge, attraits que la misère, le froid, l'incurie, n'avaient pas tout-à-fait dénaturés, parlaient encore d'amour à qui pouvait penser à une femme. C'était, du reste, une de ces natures frêles en apparence, mais nerveuses, pleines de force et construites pour la passion.
Le mari, gentilhomme piémontais, était petit; sa figure annonçait une bonhomie goguenarde, s'il est permis d'allier ces deux mots. Courageux, instruit, il paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre sa femme et le colonel depuis environ deux ans. J'attribuais ce laisser-aller aux moeurs italiennes ou à quelque secret de ménage; mais il y avait dans la physionomie de cet homme un trait qui m'inspirait toujours une involontaire défiance. Sa lèvre inférieure était mince et s'abaissait aux deux extrémités, au lieu de se relever, ce qui me semblait trahir un fonds de cruauté dans ce caractère, en apparence flegmatique et paresseux.
Vous devez bien imaginer que la conversation n'était pas très-brillante lorsque j'arrivai. Mes camarades, fatigués, mangeaient en silence. Naturellement ils me firent quelques questions, et nous nous racontâmes nos malheurs, tout en les entremêlant de réflexions sur la campagne, sur les généraux, sur leurs fautes, sur les Russes et le froid.
Un moment après mon arrivée, le colonel, ayant fini son maigre repas, s'essuya les moustaches, nous souhaita le bonsoir, et jetant son regard à l'Italienne: