Et il lui jeta des florins.

—Il me semble, mon général, lui dis-je avec fermeté, quand nous sortîmes, que si vous m'avez entendu, la discipline militaire est compromise. Il m'est fort indifférent, si cela vous plaît, que mon fourrier fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais ordonné de cesser, et qu'il est sous mes ordres...

—Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette école où l'on raisonne?... Je vais t'apprendre à clocher avec les boiteux...

—Quels sont vos ordres, lui demandais-je?

—Viens les prendre ce soir à huit heures!...

Et nous nous quittâmes. Ce commencement de relations ne promettait rien de bon.

A huit heures, après avoir dîné, je me présentai chez le général que je trouvai buvant et fumant en compagnie de son aide-de-camp, du colonel et d'un Allemand qui paraissait être un personnage de Clagenfurth. Rusca me reçut civilement, mais il y avait toujours une teinte d'ironie dans son discours. Il m'invita fort courtoisement à boire et à fumer; je ne bus guère que deux verres de punch et fumai trois cigares.

—Demain nous partirons à sept heures, et devrons être en vue de Brixen dans la journée, il faut entamer ces gens-là vivement.

Je me retirai. Le lendemain, je crus m'éveiller à six heures, il était neuf heures passées. Rusca m'avait sans doute mis quelque drogue dans mon verre, et je fus au désespoir en apprenant qu'il s'était mis en bataille à six heures du matin, et qu'il avait trois heures de marche en avance. Mon hôte, comprenant que j'en voulais à Rusca, me proposa de me donner les moyens d'arriver à Brixen avant lui. La tentative était audacieuse, car il fallait m'embarquer dans des chemins de traverse où je pouvais rester; mais, jeune et dépité comme je l'étais, je fis mon va-tout. Cependant je ne voulus rien négliger: je communiquai mon entreprise à mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi bien engagé que le mien, nous mêlâmes du vin à l'avoine de nos chevaux, et les bons Allemands, apprenant que nous voulions jouer un tour au Rusca, nous fournirent quatre guides chargés de nous préserver de tout malheur. Effectivement, Rusca nous trouva reposés et en bataille en avant de Brixen, l'attendant avec insouciance.

—Comment, messieurs les b..., vous êtes partis avant nous?... dit le général. Vous me paierez cela, lieutenant... ajouta-t-il en me regardant.