—Mon général, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonné de vous accompagner; si vous vous en souvenez, votre ordre a été de regarder Brixen comme le point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais je vis qu'il faudrait jouer serré avec ce vieux singe-là. Nous entrâmes en campagne au-delà de Brixen, j'avoue que je n'avais jamais vu faire la guerre ainsi. Nous battions la campagne en visitant tous les villages, les chemins, les champs. Vous eussiez dit une chasse, les soldats rabattaient les paysans comme du gibier sur la principale route suivie par le général, et quand il s'en trouvait en quantité suffisante, Rusca passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant de tendre leur main gauche; puis, au seul aspect de la paume de cette main, il faisait signe, remuant la tête, d'en séparer certains des autres, et il laissait le reste libre de retourner à leurs affaires: puis aussitôt, sans autre forme de procès, il fusillait ceux qu'il avait ainsi triés. La première fois que j'assistai à cette singulière enquête, je priai Rusca de m'expliquer ce mode de procéder. Alors, à quelques pas de l'endroit où nous étions, il aperçut dans un buisson je ne sais quels vestiges, et il le fit cerner. Le buisson fouillé, les soldats trouvèrent dans une espèce de trou deux hommes armés de carabines, qui attendaient sans doute que nous fussions passés afin de tuer nos traînards. Avant de les faire fusiller, Rusca me montra leurs mains gauches. Dans ce pays, les chasseurs ont l'habitude de verser la poudre nécessaire pour la charge de leurs carabines dans le creux de leurs mains, et la poudre y laisse une empreinte assez difficile à distinguer, mais que l'oeil de Rusca savait y voir avec une grande dextérité. Dès l'enfance, il avait observé ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les mains des paysans pour deviner s'ils avaient récemment fait le coup de fusil. Le second jour, nous rencontrâmes un vieillard, septuagénaire au moins, perché sur un arbre et occupé à l'émonder. Rusca le fit descendre et lui examina la main gauche; par malheur, il crut y apercevoir le signe fatal, et, quoique le pauvre homme parût bien innocent, il ordonna de l'attacher à l'affût d'un canon. Ce malheureux fut obligé de suivre, et nous allions au petit trot. De temps en temps il gémissait; les cordes lui enflaient les mains; il se trouva bientôt dans un état pitoyable; ses pieds saignaient; il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber de grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers, qui avaient commencé par rire, en eurent compassion, et vraiment il y avait de quoi, à voir ce vieillard en cheveux blancs, traîné pendant les dernières lieues comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le canon, et comme il ne pouvait pas parler, il remercia les soldats par un regard à tirer des larmes. Le soir, lorsque nous bivouaquâmes, je demandai à Rusca ses ordres relativement à ce vieillard.
—Fusillez-le... me dit-il.
—Mon général, répondis-je, vous êtes le maître de sa vie; mais si je commande à mes canonniers de tuer cet homme, ils me diront que ce n'est pas leur métier...
—C'est bon!... répliqua-t-il en m'interrompant. Gardez-le jusqu'à demain matin, et nous verrons...
—Je ne me refuserai pas à le garder, dis-je; mais je ne veux pas en répondre.
Et je sortis de la maison où était Rusca, sans entendre sa réplique; mais je sus plus tard qu'il m'avait cruellement menacé...
En ce moment je partis, malgré tout l'intérêt que promettait ce début. La pendule marquait minuit et demi. J'étais près de Saint-Germain-des-Prés et je demeure à l'Observatoire.—Un jour j'aurai la suite de Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car je partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shaudy. Je n'aimerais certes pas une demoiselle qui s'appellerait Pétronille ou Sacontala, fût-elle jolie...
—Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier de l'Université qui faisait route avec moi.
—Je le crois bien!... répliquai-je; Mlle Mars a nom Hippolyte... Et vous, monsieur? lui demandai-je.
—Moi!... Sébastien!...