Si Tobias souffrait déjà cruellement de sa faute, au moment où il la croyait entre le ciel et lui, ce fut bien autre chose quand il entrevit la pensée d'autrui sur la trace de son crime, et quand il put redouter que ce larcin ne devînt une affaire de justice humaine. Pendant quelques heures encore il lutta contre ses craintes et ses remords, mais à la fin, dominé par eux, il prit avec lui le prix qu'il avait reçu la veille, et courut chez l'acquéreur, pour le prier de revenir sur le marché, son intention étant, dès que le violon serait rentré dans ses mains, de rompre la charme, et de rendre l'ame à sa liberté. Mais les hommes, qui ont toute commodité pour se jeter dans les voies du mal, n'ont pas de même la route facile quand ils veulent revenir sur leurs pas. Le prince était parti avant le jour, et au moment où Tobias frappait à sa porte, il était déjà bien loin. Décidé qu'il était à ne pas porter plus long-temps volontairement le poids de sa faute, Tobias n'hésita pas, il courut fermer sa boutique, alla hors de la ville attendre la voiture publique, et se jeta dedans pour se rendre à la résidence du prince. Mais, quand il fut arrivé, deux jours se passèrent avant qu'il pût approcher de son altesse; et, au moment où l'abord lui fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon avait déjà changé de main. Le prince n'avait pu en jouer plus de huit jours sans que tout le système nerveux ne devint, chez lui, en proie à une insupportable irritation. Son médecin, consulté, avait déclaré que le son pénétrant de l'instrument dont il avait fait nouvellement l'acquisition était la cause de cet accident, et dans la journée, comme on fait d'un cheval vicieux, le prince avait vendu le violon à un artiste italien qui allait faire son tour d'Europe, et qui comptait donner des concerts à Paris.

Aussitôt Tobias se remit en route; en arrivant dans la capitale de la France, sans se mettre en peine des merveilles de civilisation qu'elle renferme, et qu'à une autre époque il eût explorées avec un si vif empressement, il n'eut qu'une préoccupation, celle de savoir l'adresse del signor Ballondini. Il l'apprit sans beaucoup de peine, car, grâce à son violon, el signor Ballondini s'était fait, dès son premier concert, une réputation colossale, et toutes les feuilles publiques ne parlaient que de son talent et de la merveilleuse qualité de son qu'il tirait de son instrument.

Tobias eut bien un instant la volonté de se mettre en colère contre le virtuose italien, qui prenait pour lui toute la gloire, quand le luthier en avait une si bonne part à revendiquer; mais il pensa que son amour-propre devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on lui dérobait, trop heureux s'il pouvait rentrer en possession de sa fatale création. Aussitôt qu'il sut où demeurait le signor Ballondini, afin de le joindre plus vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva à son logement un quart d'heure après son départ pour l'Italie, où le signor Ballondini allait encore donner des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.

On ne finirait pas si on voulait raconter tous les lieux et toutes les mains par lesquelles passa le fatal violon. Jamais les nerfs les plus robustes ne purent le garder au-delà de quinze jours; et cependant, aussitôt qu'un acquéreur songeait à s'en défaire, un autre se trouvait pour lui succéder, sans que l'instrument perdit de son prix. Pendant plus de deux ans, le malheureux Tobias le poursuivit en Italie, en Angleterre, aux Indes orientales où il passa, en Espagne, et enfin en Allemagne, où il revint, en traversant de nouveau la France.

Après des fatigues inouïes, Tobias Guarnerius arriva à Leipzig, où il avait appris qu'un riche libraire en était détenteur. Cette fois il ne venait pas trop tard, et l'instrument était bien entre les mains de l'homme qu'on lui avait indiqué. Mais, depuis le temps qu'il voyageait, quelque rigoureuse économie qu'il eût mise dans ses dépenses, il n'en avait pas moins épuisé sa bourse, et au moment de traiter d'un objet dont le cours s'était constamment maintenu entre douze et quinze mille livres, il lui restait à peine quelques louis par devers lui. Il tint alors conseil avec lui-même, et, toutes choses considérées, ayant cru reconnaître que de tous les larcins que pouvait commettre un homme, celui d'une ame était, sans contredit, le plus odieux; étant en outre prouvé pour lui que la seule manière qui fût en son pouvoir de réparer son crime, c'était d'en commettre, dans un ordre inférieur, un second; avec l'argent qui lui restait, il tenta la fidélité d'un domestique, et obtint de lui d'être introduit, durant la nuit, dans la maison du libraire, afin de lui dérober le violon.

Mais la malédiction avait frappé tellement à plein sur le misérable, que même une mauvaise pensée ne lui réussissait pas. Le domestique qui avait reçu son argent se trouva être un honnête fripon, qui, ayant calculé le bénéfice qu'il y avait à recevoir le prix d'une méchante action et à ne pas la commettre, le dénonça à son maître. Pris en flagrant délit, au moment où il venait de commettre son vol, Tobias fut jeté en prison, et se vit menacé de voir couronner toutes ses tribulations par un arrêt infamant. L'effroi de cet avenir acheva de compléter chez lui un mal que d'abord la violence de ses désirs long-temps trompés et éconduits, et durant ces dernières années les agitations inquiètes de sa vie, avaient lentement développé. Atteint d'un anévrisme au coeur, il fut transporté à l'hôpital.

Là, minute à minute il se sentait mourir, et la médecine, qui le traitait cavalièrement parce que, de toute façon, elle n'attendait rien de lui, ne lui avait pas laissé ignoré qu'elle ne pouvait rien pour sa guérison. Ceci pouvait bien lui donner l'espérance d'échapper aux atteintes de la justice humaine, mais le menait droit aux mains de la justice divine, avec laquelle il sentait bien qu'il aurait un long compte à régler, et cependant il n'osait demander des consolations et des espérances au sacrement de la pénitence, effrayé qu'il était de la monstruosité de l'aveu qu'il aurait à faire à son tribunal.

Un jour, c'était par une belle matinée d'automne, un rayon de soleil était venu se reposer sur son lit, dont il ne sortait plus, et donnait à tout ce qui l'entourait un air de fête; un vent frais balançait la verdure des arbres sous sa fenêtre, et les oiseaux chantaient joyeusement dans le feuillage; il y avait dans l'air tant de repos et de bonheur que vous eussiez juré que par un si beau jour on ne pouvait mourir. L'aspect de cette nature en joie avait élevé son esprit vers le Créateur, et son coeur s'était tourné avec amour vers l'espérance de l'infinie miséricorde. Dans cet instant il se sentit quelque courage pour confier son secret à un prêtre, afin d'obtenir l'absolution; et, sur sa demande, l'aumônier de l'hôpital vint pour recevoir sa confession. Elle fut longue cette confession, parce qu'il lui semblait que son aveu, étendu en beaucoup de paroles, lui coûterait moins à faire; et quand à la fin sa confidence fut achevée l'émotion qu'elle lui avait donnée l'avait fort affaibli, et le prêtre qui l'écoutait aurait bien fait de se hâter; mais, en sa qualité de ministre de la parole de Dieu, il était dans l'usage de ne jamais donner une absolution sans la faire précéder à tout le moins d'un fragment étendu de l'un des sept discours qu'il avait écrits autrefois et prêchés sur les sept péchés capitaux. Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant d'une manière directe à la situation de son pénitent, il fut obligé de faire une combinaison de plusieurs passages empruntés à des sermons différens, ce qui compliqua et allongea outre mesure son opération oratoire, et laissa au malade, que ses forces abandonnaient à vue d'oeil, le temps d'entrer en pleine agonie. Depuis quelques minutes il paraissait avoir perdu le sentiment de tout ce qui l'entourait, et le bon prêtre était sur le point d'achever sa péroraison quand le son criard et lointain d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit à leurs oreilles. Ce bruit, comme on peut le penser, n'émut pas autrement le prédicateur, qui continua de finir son discours; mais le malade en parut pénétré jusque dans la moelle des os. Il se releva droit sur son séant; ses cheveux se hérissèrent; une contraction nerveuse parcourut sa face; il prêta l'oreille avec une horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et, le serrant violemment: «Entendez-vous, dit-il d'une voix lamentable, entendez-vous l'ame de ma mère qui se plaint de moi?» A cette parole il fut saisi d'une convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans avoir reçu l'absolution, il expira; et franchement le pauvre Tobias avait eu tort de s'émouvoir ainsi, car ce qu'il avait entendu, c'était le violon d'un infirmier qui, à ses momens perdus, une fois ses plaies pansées et ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels les gens de son état sont en général fort enclins.

Au moment même où Tobias Guarnerius cessa de vivre, le libraire chez lequel était alors déposé son violon entendit dans l'intérieur de l'étui une forte vibration, comme celle d'une corde qu'on aurait pincée vivement: l'ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait être, il sentit un petit vent qui lui passa devant la face: toutes les cordes s'étaient brisées d'un même coup; le chevalet, ainsi que la cheville que les luthiers appellent l'ame, étaient tombés, et on l'entendait rouler dans l'intérieur de l'instrument, qui d'ailleurs n'avait aucun autre dommage. Un luthier fut chargé de réparer ce désordre. En sortant de ses mains, le violon avait tout-à-fait perdu sa qualité de son. Ce qu'on n'y retrouvait plus surtout, c'était cette puissance d'excitation nerveuse qu'on y remarquait autrefois. Tel qu'il était cependant, il restait encore un des remarquables ouvrages connus dans le commerce de lutherie européenne.

Quelques mois après, le bruit de la mort de Tobias Guarnerius s'étant répandu dans sa ville natale, le vieux domestique du gouverneur, qui jusque là avait gardé le silence, parla de ses soupçons; et comme la disparition subite de Tobias avait déjà fort excité l'attention publique, il n'eut pas grand'peine à leur donner créance. Le peuple s'ameuta devant la boutique, qui était fermée depuis près de trois années, en brisa la clôture, et pénétra dans l'intérieur. Plusieurs objets suspects, entre autres les pièces de l'appareil transfusoire dont j'ai parlé, quelques livres écrits en caractères étrangers, y furent trouvés, et contribuèrent à mettre en mauvaise renommée la mémoire du luthier, qui heureusement ne laissait après lui aucun parent. Pendant plus de deux mois le clergé ne fut occupé qu'à dire des messes que les ames dévotes commandaient pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius. Le lendemain du jour où la visite domiciliaire avait eu lieu, les croix rouges que vous avez vues sur les volets s'y trouvèrent marquées sans qu'on pût savoir qui les y avait faites. Depuis ce temps, le propriétaire de la boutique, qui avait déjà essayé inutilement de la louer à bas prix, avant la mort de Tobias, a dû renoncer à l'espoir d'en tirer parti d'aucune façon. Il se propose, à ce qu'on assure, de la faire démolir incessamment, et les gens du quartier s'en réjouissent fort; car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de mauvais bruits. Je crois cependant que ce sont des contes de vieilles femmes, auxquels les esprits sensés ne doivent point ajouter foi; car on ne saurait trop se défier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple se livre si facilement.