Il y a quinze jours, ou à peu près, Ferrera vint chez moi. Il commença par se plaindre de la cupidité des hommes, de la difficulté de gagner sa vie, et du malheur des temps: ainsi font tous les avares. Je ne savais à quoi il en voulait venir. Puis il me dit: «Garcias, tu es honnête homme, autant qu'on peut l'être aujourd'hui; dis-moi donc un peu, la main sur la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser une fosse de quinze pieds de profondeur?

—Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui répondis-je, quand vous en aurez besoin.

—Non, non, reprit-il; je veux arranger cela moi-même avant de mourir; autrement mes pauvres héritiers seraient dupes. On leur demanderait une somme d'argent énorme; c'est ce que je veux empêcher. C'est par pitié pour eux.

—Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre fosse aujourd'hui, et que vous viviez long-temps, il ne se passera pas d'hiver qui ne détruise votre ouvrage, songez-y bien. Il faudra recommencer le même travail, ce qui vous coûtera bien davantage.

—Tout le monde veut tromper. Non-seulement ce maudit fossoyeur prétend m'attraper, mais le temps se met de la partie, et me demande mon argent. Je ne le donnerai pas à toi, vieux squelette! ajouta-t-il en se mettant en colère, et ta main décharnée ne recevra pas mes écus. Fossoyeur, voici comment nous allons arranger cette affaire; je te paierai d'avance le prix convenu, et tu t'engageras par un acte légal à creuser, quand j'en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions. Voyons, sois raisonnable, que me demandes-tu? Il te faut, pour cette oeuvre, deux hommes, pas davantage. Deux journées suffisent, et le travail n'est pas cher aujourd'hui: on trouve plutôt des hommes que de l'ouvrage. Parle, j'ai besoin d'être tranquille là-dessus.

Je trouvai sa proposition si bizarre que j'eus de la peine à m'empêcher de rire.

«Très-volontiers, lui dis-je, mon maître; j'ai besoin d'argent comptant; et personne, je vous assure, ne fera votre affaire à aussi bon marché que moi. Je ne vous demanderai en tout qu'un quart de maravédis par pied cube. Seulement nous doublerons la somme à mesure que la pioche descendra en terre.

—Doubler à mesure que la pioche descendra en terre?

Il réfléchit un moment et reprit:

—Très-volontiers; mais je ne veux pas donner à boire ni à manger aux travailleurs. Pas un sou de nourriture, entends-tu, Garcias? tiendras-tu ton marché? J'y tope, moi.