—Mon père, je ne vous accuserai jamais, répondit Ginevra avec plus de douceur que sa mère tremblante n'en attendait. Vous avez raison dans votre égoïsme, comme j'ai raison dans mon amour. Le ciel m'est témoin que jamais fille n'a mieux rempli ses devoirs auprès de ses parents. Je n'ai jamais eu que bonheur et amour là où d'autres voient souvent des obligations. Voici quinze ans que je ne me suis pas écartée de dessous votre aile protectrice, et ce fut un bien doux plaisir pour moi que de charmer vos jours. Mais serais-je donc ingrate en me livrant au charme d'aimer, en désirant un époux qui me protège après vous?
—Ah! tu comptes avec ton père, Ginevra, reprit le vieillard d'un ton sinistre.
Il se fit une pause effrayante pendant laquelle personne n'osa parler. Enfin, Bartholoméo rompit le silence en s'écriant d'une voix déchirante:—Oh! reste avec nous, reste auprès de ton vieux père! Je ne saurais te voir aimant un homme. Ginevra, tu n'attendras pas longtemps ta liberté...
—Mais, mon père, songez donc que nous ne vous quitterons pas, que nous serons deux à vous aimer, que vous connaîtrez l'homme aux soins duquel vous me laisserez! Vous serez doublement chéri par moi et par lui: par lui qui est encore moi, et par moi qui suis tout lui-même.
—O Ginevra! Ginevra! s'écria le Corse en serrant les poings, pourquoi ne t'es-tu pas mariée quand Napoléon m'avait accoutumé à cette idée, et qu'il te présentait des ducs et des comtes?
—Ils m'aimaient par ordre, dit la jeune fille. D'ailleurs, je ne voulais pas vous quitter, et ils m'auraient emmenée avec eux.
—Tu ne veux pas nous laisser seuls, dit Piombo; mais te marier, c'est nous isoler! Je te connais, ma fille, tu ne nous aimeras plus.
—Élisa, ajouta-t-il en regardant sa femme qui restait immobile et comme stupide, nous n'avons plus de fille, elle veut se marier.
Le vieillard s'assit après avoir levé les mains en l'air comme pour invoquer Dieu; puis il resta courbé comme accablé sous sa peine. Ginevra vit l'agitation de son père, et la modération de sa colère lui brisa le cœur; elle s'attendait à une crise, à des fureurs, elle n'avait pas armé son âme contre la douceur paternelle.
—Mon père, dit-elle d'une voix touchante, non, vous ne serez jamais abandonné par votre Ginevra. Mais aimez-la aussi un peu pour elle. Si vous saviez comme il m'aime! Ah! ce ne serait pas lui qui me ferait de la peine!