Il prit la jeune fille par le front, l'embrassa sur les cheveux, sortit par l'allée qui aboutissait au pignon, et se sauva chez Camille où il resta jusqu'au milieu de la nuit. En revenant à une heure du matin, il trouva sa mère occupée à sa tapisserie et l'attendant. Il entra doucement, lui serra la main et lui dit:—Charlotte est-elle partie?
—Elle part demain avec sa tante, au désespoir toutes deux. Viens en Irlande, mon Calyste, dit-elle.
—Combien de fois ai-je pensé à m'y enfuir! dit-il.
—Ah! s'écria la baronne.
—Avec Béatrix, ajouta-t-il.
Quelques jours après le départ de Charlotte, Calyste accompagnait le chevalier du Halga pendant sa promenade au mail, il s'y asseyait au soleil sur un banc d'où ses yeux embrassaient le paysage depuis les girouettes des Touches jusqu'aux rescifs que lui indiquaient ces lames écumeuses qui se jouent au-dessus des écueils à la marée. En ce moment Calyste était maigre et pâle, ses forces diminuaient, il commençait à ressentir quelques petits frissons réguliers qui dénotaient la fièvre. Ses yeux cernés avaient cet éclat que communique une pensée fixe aux solitaires, ou l'ardeur du combat aux hardis lutteurs de notre civilisation actuelle. Le chevalier était la seule personne avec laquelle il échangeât quelques idées: il avait deviné dans ce vieillard un apôtre de sa religion, et reconnu chez lui les vestiges d'un éternel amour.
—Avez-vous aimé plusieurs femmes dans votre vie? lui demanda-t-il la seconde fois qu'ils firent, selon l'expression du marin, voile de conserve au mail.
—Une seule, répondit le capitaine du Halga.
—Était-elle libre?
—Non, fit le chevalier. Ah! j'ai bien souffert, car elle était la femme de mon meilleur ami, de mon protecteur, de mon chef: mais nous nous aimions tant!