—Elle vous aimait? dit Calyste.
—Passionnément, répondit le chevalier avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire.
—Vous avez été heureux?
—Jusqu'à sa mort, elle est morte à quarante-neuf ans, en émigration à Saint-Pétersbourg: le climat l'a tuée. Elle doit avoir bien froid dans son cercueil. J'ai bien souvent pensé à l'aller chercher pour la coucher dans notre chère Bretagne, près de moi! Mais elle gît dans mon cœur.
Le chevalier s'essuya les yeux, Calyste lui prit les mains et les lui serra.
—Je tiens plus à cette chienne, dit-il en montrant Thisbé, qu'à ma vie. Cette petite est en tout point semblable à celle qu'elle caressait de ses belles mains, et qu'elle prenait sur ses genoux. Je ne regarde jamais Thisbé sans voir les mains de madame l'amirale.
—Avez-vous vu madame de Rochegude? dit Calyste au chevalier.
—Non, répondit le chevalier. Il y a maintenant cinquante-huit ans que je n'ai fait attention à aucune femme, excepté votre mère qui a quelque chose dans le teint de madame l'amirale.
Trois jours après, le chevalier dit sur le mail à Calyste:—Mon enfant, j'ai pour tout bien cent quarante louis. Quand vous saurez où est madame de Rochegude, vous viendrez les prendre chez moi pour aller la voir.
Calyste remercia le vieillard, dont l'existence lui faisait envie; mais, de jour en jour, il devint plus morose, il paraissait n'aimer personne, il semblait que tout le monde le blessât, il ne restait doux et bon que pour sa mère. La baronne suivait avec une inquiétude croissante les progrès de cette folie, elle seule obtenait à force de prières que Calyste prît quelque nourriture. Vers le commencement du mois d'octobre, le jeune malade cessa d'aller au mail en compagnie du chevalier, qui venait inutilement le chercher pour la promenade en lui faisant des agaceries de vieillard.