Moreau prit alors Oscar par son habit, le traîna comme un cadavre par les cours que l'enfant remplit de ses cris, de ses sanglots; il le traîna par le perron; et, d'un bras animé par la rage, il le jeta beuglant et roide comme un pieu, dans le salon, aux pieds du comte qui venait de terminer l'acquisition des Moulineaux et qui se rendait alors dans la salle à manger avec toute la compagnie.

—A genoux! à genoux, malheureux! demande pardon à celui qui t'a donné le pain de l'âme en t'obtenant une bourse au collége! criait Moreau.

Oscar, la face contre terre, écumait de rage, sans dire un mot. Tous les spectateurs tremblaient. Moreau, qui ne se possédait plus, offrait une face sanglante à force d'être injectée.

—Ce jeune homme n'est que vanité, dit le comte après avoir vainement attendu les excuses d'Oscar. Un orgueilleux s'humilie, car il y a de la grandeur dans certains abaissements. J'ai grand'peur que vous ne fassiez jamais rien de ce garçon.

Et le ministre d'État passa.

Moreau reprit Oscar et l'emmena chez lui. Pendant qu'on attelait les chevaux à la calèche, il écrivit à madame Clapart la lettre suivante:

«Ma chère, Oscar vient de me ruiner. Pendant son voyage dans la voiture à Pierrotin, ce matin, il a parlé des légèretés de madame la comtesse à Son Excellence elle-même qui voyageait incognito, et lui a dit à lui-même ses secrets sur la terrible maladie qu'il a gagnée à passer tant de nuits en travaux dans ses diverses fonctions. Après m'avoir destitué, le comte m'a recommandé de ne pas laisser coucher Oscar à Presles, et de le renvoyer. Aussi, pour lui obéir, fais-je en ce moment atteler mes chevaux à la calèche de ma femme, et Brochon, mon valet d'écurie, va vous ramener ce petit misérable. Nous sommes, ma femme et moi, dans une désolation que vous pouvez concevoir, mais que je renonce à vous peindre. Sous peu de jours j'irai vous voir, car il faut que je prenne un parti. J'ai trois enfants, je dois songer à l'avenir, et je ne sais encore que résoudre, car mon intention est de montrer au comte ce que valent dix-sept ans de la vie d'un homme tel que moi. Riche de deux cent soixante mille francs, je veux arriver à une fortune qui me permette d'être quelque jour presque l'égal de S. Exc. En ce moment je me sens capable de soulever des montagnes, de vaincre d'insurmontables difficultés. Quel levier qu'une scène d'humiliations pareilles!... Quel sang Oscar a-t-il donc dans les veines! je ne puis vous faire de compliments sur lui, sa conduite est celle d'une buse: au moment où je vous écris, il n'a pas encore pu prononcer un mot, ni répondre à toutes les demandes de ma femme ou de moi... Va-t-il devenir imbécile ou l'est-il déjà? Chère amie, vous ne lui aviez donc pas fait sa leçon avant de l'embarquer? Combien de malheurs vous m'eussiez épargnés en l'accompagnant comme je vous en avais priée! Si Estelle vous effrayait, vous auriez pu rester à Moisselles. Enfin tout est dit. Adieu, à bientôt.

»Votre dévoué serviteur et ami,
»Moreau.»

A huit heures du soir, madame Clapart, revenue d'une petite promenade avec son mari, tricotait des bas d'hiver pour Oscar, à la lueur d'une seule chandelle. Monsieur Clapart attendait un de ses amis, nommé Poiret, qui venait parfois faire avec lui sa partie de dominos, car jamais il ne se hasardait à passer la soirée dans un café. Malgré la prudence que lui imposait la médiocrité de sa fortune, Clapart n'aurait pu répondre de sa tempérance au milieu des objets de consommation et en présence des habitués, dont les railleries l'eussent piqué.

—J'ai peur que Poiret ne soit venu, disait Clapart à sa femme.