—Mais toute ma fortune est donnée à mes enfants qui n'ont plus rien à attendre de moi, dit le vieillard en continuant, je leur ai partagé les deux millions que j'avais, car j'ai voulu les voir heureux et avec toute leur fortune de mon vivant. Je ne me suis réservé que des rentes viagères; et, à mon âge, on tient à ses habitudes... Savez-vous sur quelle route il faut pousser ce gaillard-là? dit-il en rappelant Oscar et lui prenant le bras, faites-lui faire son Droit, je paierai les inscriptions et les frais de thèse. Mettez-le chez un procureur, qu'il y apprenne le métier de la chicane; s'il va bien, s'il se distingue, s'il aime l'état, si je vis encore, chacun de mes enfants lui prêtera le quart d'une charge en temps et lieu; moi, je lui prêterai son cautionnement. Vous n'avez donc, d'ici là, qu'à le nourrir et l'habiller; il mangera bien un peu de vache enragée, mais il apprendra la vie. Eh! eh! moi, je suis parti de Lyon avec deux doubles louis que m'avait donnés ma grand'mère, je suis venu à pied à Paris, et me voilà. Le jeûne entretient la santé. Jeune homme, de la discrétion, de la probité, du travail, et l'on arrive! On a bien du plaisir à gagner sa fortune; et quand on a conservé des dents, on la mange à sa fantaisie dans sa vieillesse, en chantant, comme moi, de temps à autre, la Mère Godichon! Souviens-toi de mes paroles: probité, travail et discrétion.

—Entends-tu, Oscar? dit la mère. Ton oncle te met en trois mots le résumé de toutes mes paroles, et tu devrais te graver le dernier en lettres de feu dans ta mémoire...

—Oh! il y est, répondit Oscar.

—Eh bien! remercie donc ton oncle, n'entends-tu pas qu'il se charge de ton avenir? Tu peux devenir avoué à Paris.

—Il ignore la grandeur de ses destinées, répondit le petit vieillard en voyant l'air hébété d'Oscar, il sort du collége. Écoute, je ne suis pas bavard, reprit l'oncle. Souviens-toi qu'à ton âge la probité ne s'établit qu'en sachant résister aux tentations, et dans une grande ville comme Paris, il s'en trouve à chaque pas. Demeure chez ta mère, dans une mansarde; va tout droit à ton École, de là reviens à ton Étude, pioches-y soir et matin, étudie chez ta mère; deviens à vingt-deux ans second clerc, à vingt-quatre ans premier; sois savant, et ton affaire est dans le sac. Eh bien! si l'état te déplaisait, tu pourrais entrer chez mon fils le notaire, et devenir son successeur... Ainsi, travail, patience, discrétion, probité, voilà tes jalons.

—Et Dieu veuille que vous viviez encore trente ans, pour voir votre cinquième enfant réalisant tout ce que nous attendons de lui, s'écria madame Clapart en prenant la main de l'oncle Cardot et la lui serrant par un geste digne de sa jeunesse.

—Allons déjeuner, répondit le bon petit vieillard en emmenant Oscar par une oreille.

Pendant le déjeuner, l'oncle Cardot observa son neveu sans en avoir l'air, et remarqua qu'il ne savait rien de la vie.

—Envoyez-le-moi de temps en temps, dit-il à madame Clapart en la congédiant et lui montrant Oscar, je vous le formerai.

Cette visite calma les chagrins de la pauvre femme, qui n'espérait pas un si beau succès. Pendant quinze jours, elle sortit avec Oscar pour le promener, le surveilla presque tyranniquement, et atteignit ainsi à la fin du mois d'octobre. Un matin, Oscar vit entrer le redoutable régisseur qui surprit le pauvre ménage de la rue de la Cerisaie déjeunant d'une salade de hareng et de laitue, avec une tasse de lait pour dessert.