—Nous sommes établis à Paris, et nous n'y vivons pas comme à Presles, dit Moreau qui voulait ainsi annoncer à madame Clapart le changement apporté dans leurs relations par la faute d'Oscar, mais j'y serai peu. Je me suis associé avec le père Léger et le père Margueron de Beaumont. Nous sommes marchands de biens, et nous avons commencé par acheter la terre de Persan. Je suis le chef de cette société qui a réuni un million, car j'ai emprunté sur mes biens. Quand je trouve une affaire, le père Léger et moi nous l'examinons, mes associés ont chacun un quart et moi moitié dans les bénéfices, car je me donne toute la peine; aussi serai-je toujours sur les routes. Ma femme vit à Paris, dans le faubourg du Roule, bien modestement. Quand nous aurons réalisé quelques affaires, quand nous ne risquerons plus que des bénéfices, si nous sommes contents d'Oscar, peut-être l'emploierons-nous.
—Allons, mon ami, la catastrophe due à la légèreté de mon malheureux enfant sera sans doute la cause d'une brillante fortune pour vous; car, vraiment, vous enterriez vos moyens et votre énergie à Presles...
Puis madame Clapart raconta sa visite à l'oncle Cardot afin de montrer à Moreau qu'elle et son fils pouvaient ne plus lui être à charge.
—Il a raison, ce vieux bonhomme, reprit l'ex-régisseur, il faut maintenir Oscar dans cette voie avec un bras de fer, et il sera certainement notaire ou avoué. Mais qu'il ne s'écarte pas du sentier tracé. Ah! j'ai votre affaire. La pratique d'un marchand de biens est importante, et l'on m'a parlé d'un avoué qui vient d'acheter un titre nu, c'est-à-dire une Étude sans clientèle. C'est un jeune homme dur comme une barre de fer, âpre à l'ouvrage, un cheval d'une activité féroce; il se nomme Desroches, je vais lui offrir toutes nos affaires à la condition de me morigéner Oscar; je lui proposerai de le prendre chez lui moyennant neuf cents francs, j'en donnerai trois cents, ainsi votre fils ne vous coûtera que six cents francs, et je vais bien le recommander à monsieur le prieur. Si l'enfant veut devenir un homme, ce sera sous cette férule; car il sortira de là, notaire, avocat ou avoué.
—Allons, Oscar, remercie donc ce bon monsieur Moreau, tu es là comme un terme! Tous les jeunes gens qui font des sottises n'ont pas le bonheur de rencontrer des amis qui s'intéressent encore à eux après en avoir reçu du chagrin....
—La meilleure manière de faire ta paix avec moi, dit Moreau en serrant la main d'Oscar, c'est de travailler avec une application soutenue et de te bien conduire...
Dix jours après, Oscar fut présenté par l'ex-régisseur à maître Desroches, avoué, récemment établi rue de Béthisy, dans un vaste appartement au fond d'une cour étroite, et d'un prix relativement modique. Desroches, jeune homme de vingt-six ans, élevé durement par un père d'une excessive sévérité, né de parents pauvres, s'était vu dans les conditions où se trouvait Oscar; il s'y intéressa donc, mais comme il pouvait s'intéresser à quelqu'un, avec les apparences de dureté qui le caractérisent. L'aspect de ce jeune homme sec et maigre, à teint brouillé, à cheveux taillés en brosse, bref dans ses discours, à l'œil pénétrant et d'une vivacité sombre, terrifia le pauvre Oscar.
—Ici l'on travaille jour et nuit, dit l'avoué du fond de son fauteuil et derrière une longue table où les papiers étaient amoncelés en forme d'alpes. Monsieur Moreau, nous ne vous le tuerons pas, mais il faudra qu'il marche à notre pas.—Monsieur Godeschal! cria-t-il.
Quoique ce fût un dimanche, le premier clerc se montra, la plume à la main.
—Monsieur Godeschal, voici l'apprenti basochien de qui je vous ai parlé, et à qui monsieur Moreau prend le plus vif intérêt; il dînera avec nous et prendra la petite mansarde à côté de votre chambre; vous lui mesurerez le temps nécessaire pour aller d'ici à l'École de Droit et revenir, de manière qu'il n'ait pas cinq minutes à perdre; vous veillerez à ce qu'il apprenne le Code et devienne fort à ses Cours, c'est-à-dire, que, quand il aura fini ses travaux d'Étude, vous lui donnerez des auteurs à lire; enfin, il doit être sous votre direction immédiate, et j'y aurai l'œil. On veut faire de lui ce que vous vous êtes fait vous-même, un premier clerc habile, pour le jour où il prêtera son serment d'avocat.—Allez avec Godeschal, mon petit ami, il va vous montrer votre gîte et vous vous y emménagerez... Vous voyez Godeschal?... reprit Desroches en s'adressant à Moreau, c'est un garçon qui, comme moi, n'a rien; il est le frère de Mariette, la fameuse danseuse qui lui amasse de quoi traiter dans dix ans. Tous mes clercs sont des gaillards qui ne doivent compter que sur leurs dix doigts pour gagner leur fortune. Aussi mes cinq clercs et moi, travaillons-nous autant que douze autres! Dans dix ans, j'aurai la plus belle clientèle de Paris. Ici on se passionne pour les affaires et pour les clients! et cela commence à se savoir. J'ai pris Godeschal à mon confrère Derville, il n'était que second clerc et depuis quinze jours; mais nous nous sommes connus dans cette grande Étude. Chez moi, Godeschal a mille francs, la table et le logement. C'est un garçon qui me vaut, il est infatigable! Je l'aime, ce garçon! il a su vivre avec six cents francs, comme moi, quand j'étais clerc. Ce que je veux surtout, c'est une probité sans tache; et quand on la pratique ainsi dans l'indigence, on est un homme. A la moindre faute, dans ce genre, un clerc sortira de mon Étude.