—Allons, l'enfant est à la bonne école, dit Moreau.

Pendant deux ans entiers, Oscar vécut rue de Béthisy, dans l'antre de la Chicane, car si jamais cette expression surannée a pu s'appliquer à une Étude, ce fut à celle de Desroches. Sous cette surveillance à la fois méticuleuse et habile, il fut maintenu dans ses heures et dans ses travaux avec une telle rigidité, que sa vie au milieu de Paris ressemblait à celle d'un moine.

A cinq heures du matin, en tout temps, Godeschal s'éveillait. Il descendait avec Oscar à l'Étude afin d'économiser le feu en hiver, et ils trouvaient toujours le patron levé, travaillant. Oscar faisait des expéditions pour l'Étude et préparait ses leçons pour l'École; mais il les préparait sur des proportions énormes. Godeschal et souvent le patron indiquaient à leur élève les auteurs à compulser et les difficultés à vaincre. Oscar ne quittait un Titre du Code qu'après l'avoir approfondi et satisfait tour à tour son patron et Godeschal, qui lui faisaient subir des examens préparatoires plus sérieux et plus longs que ceux de l'École de Droit. Revenu du Cours où il restait peu de temps, il reprenait sa place à l'Étude, il y retravaillait, il allait au Palais parfois, il était enfin à la dévotion du terrible Godeschal, jusqu'au dîner. Le dîner, celui du patron d'ailleurs, consistait en un gros plat de viande, un plat de légumes et une salade. Le dessert se composait d'un morceau de fromage de Gruyère. Après le dîner, Godeschal et Oscar rentraient à l'Étude et y travaillaient jusqu'au soir. Une fois par mois, Oscar allait déjeuner chez son oncle Cardot, et il passait les dimanches chez sa mère. De temps en temps, Moreau, quand il venait à l'Étude pour ses affaires, emmenait Oscar dîner au Palais-Royal et le régalait en lui faisant voir quelque spectacle. Oscar avait été si bien rembarré par Godeschal et par Desroches à propos de ses velléités d'élégance, qu'il ne pensait plus à la toilette.

—Un bon clerc, lui disait Godeschal, doit avoir deux habits noirs (un neuf et un vieux), un pantalon noir, des bas noirs et des souliers. Les bottes coûtent trop cher. On a des bottes quand on est avoué. Un clerc ne doit pas dépenser en tout plus de sept cents francs. On porte de bonnes grosses chemises de forte toile. Ah! quand on part de zéro pour arriver à la fortune, il faut savoir se réduire au nécessaire. Voyez monsieur Desroches! il a fait ce que nous faisons, et le voilà arrivé.

Godeschal prêchait d'exemple. S'il professait les principes les plus stricts sur l'honneur, sur la discrétion, sur la probité, il les pratiquait sans emphase, comme il respirait, comme il marchait. C'était le jeu naturel de son âme, comme la marche et la respiration sont le jeu des organes. Dix-huit mois après l'installation d'Oscar, le second clerc eut pour la deuxième fois une légère erreur dans le compte de sa petite caisse. Godeschal lui dit devant toute l'Étude:—Mon cher Gaudet, allez-vous-en d'ici de votre propre mouvement, pour qu'on ne dise pas que le patron vous a renvoyé. Vous êtes ou distrait ou peu exact, et le plus léger de ces défauts ne vaut rien ici. Le patron n'en saura rien, voilà tout ce que je puis pour un camarade.

A vingt ans, Oscar se vit troisième clerc de l'Étude de maître Desroches. S'il ne gagnait rien encore, il fut nourri, logé, car il faisait la besogne d'un second clerc. Desroches occupait deux maîtres-clercs, et le second clerc pliait sous le poids de ses travaux. En atteignant à la fin de sa seconde année de Droit, Oscar, déjà plus fort que beaucoup de Licenciés, faisait le Palais avec intelligence, et plaidait quelques référés. Enfin Godeschal et Desroches étaient contents de lui. Seulement, quoique devenu presque raisonnable, il laissait voir une propension au plaisir et une envie de briller que comprimaient la discipline sévère et le labeur continu de cette vie. Le marchand de biens, satisfait des progrès du clerc, se relâcha de sa rigueur. Quand, au mois de juillet 1825, Oscar passa ses derniers examens à boules blanches, Moreau lui donna de quoi s'habiller élégamment. Madame Clapart, heureuse et fière de son fils, préparait un superbe trousseau au futur Licencié, au futur second clerc. Dans les familles pauvres, les présents ont toujours l'opportunité d'une chose utile. A la rentrée, au mois de novembre, Oscar Husson eut la chambre du second clerc qu'il remplaçait enfin, il eut huit cents francs d'appointements, la table et le logement. Aussi l'oncle Cardot, qui vint secrètement chercher des informations sur son neveu auprès de Desroches, promit-il à madame Clapart de mettre Oscar en état de traiter d'une Étude, s'il continuait ainsi.

Malgré de si sages apparences, Oscar Husson se livrait de rudes combats dans son for intérieur. Il voulait par moments quitter une vie si directement contraire à ses goûts et à son caractère. Il trouvait les forçats plus heureux que lui. Meurtri par le collier de ce régime de fer, il lui prenait des envies de fuir en se comparant dans les rues à quelques jeunes gens bien mis. Souvent emporté par des mouvements de folie vers les femmes, il se résignait, mais en tombant dans un dégoût profond de la vie. Soutenu par l'exemple de Godeschal, il était entraîné plutôt que porté de lui-même à rester dans un si rude sentier. Godeschal, qui observait Oscar, avait pour principe de ne pas exposer son pupille aux séductions. Le plus souvent le clerc restait sans argent, ou en possédait si peu qu'il ne pouvait se livrer à aucun excès. Dans cette dernière année, le brave Godeschal avait fait cinq ou six parties de plaisir avec Oscar en le défrayant, car il comprit qu'il fallait lâcher de la corde à ce jeune chevreau attaché. Ces frasques, comme les appelait le sévère premier clerc, aidèrent Oscar à supporter l'existence; car il s'amusait peu chez son oncle Cardot et encore moins chez sa mère, qui vivait encore plus chichement que Desroches. Moreau ne pouvait pas, comme Godeschal, se familiariser avec Oscar, et peut-être ce sincère protecteur du jeune Husson se servit-il de Godeschal pour initier le pauvre enfant aux mystères de la vie. Oscar, devenu discret, avait fini par mesurer, au contact des affaires, l'étendue de la faute commise durant son fatal voyage en coucou; mais, la masse de ses fantaisies réprimées, la folie de la jeunesse pouvaient encore l'entraîner. Néanmoins, à mesure qu'il prenait connaissance du monde et de ses lois, sa raison se formait, et pourvu que Godeschal ne le perdît pas de vue, Moreau se flattait d'amener à bien le fils de madame Clapart.

—Comment va-t-il? demanda le marchand de biens au retour d'un voyage qui l'avait tenu pendant quelques mois éloigné de Paris.

—Toujours trop de vanité, répondit Godeschal. Vous lui donnez de beaux habits et du beau linge, il a des jabots d'agent de change, et mon mirliflor va le dimanche aux Tuileries, chercher des aventures. Que voulez-vous? c'est jeune. Il me tourmente pour que je le présente à ma sœur, chez laquelle il verrait une fameuse société: des actrices, des danseuses, des élégants, des gens qui mangent leur fortune... Il n'a pas l'esprit tourné à être avoué, j'en ai peur. Il parle assez bien cependant, il pourrait être avocat, il plaiderait des affaires bien préparées...

Au mois de novembre 1825, au moment où Oscar Husson prit possession de son poste et où il se disposait à soutenir sa thèse pour la Licence, il entra chez Desroches un nouveau quatrième clerc pour combler le vide produit par la promotion d'Oscar.