Ce quatrième clerc, nommé Frédéric Marest, se destinait à la magistrature, et achevait sa troisième année de Droit. C'était, d'après les renseignements obtenus par la police de l'Étude, un beau fils de vingt-trois ans, enrichi d'une douzaine de mille livres de rente par la mort d'un oncle célibataire, et fils d'une madame Marest, veuve d'un riche marchand de bois. Le futur Substitut, animé du louable désir de savoir son métier dans ses plus petits détails, se mettait chez Desroches avec l'intention d'étudier la Procédure et d'être capable de remplir la place de principal clerc en deux ans. Il comptait faire son stage d'avocat à Paris, afin d'être apte à exercer les fonctions du poste qu'on ne refuserait pas à un jeune homme riche. Se voir, à trente ans, Procureur du roi dans un tribunal quelconque, était toute son ambition. Quoique ce Frédéric fût le cousin germain de Georges Marest, comme le mystificateur du voyage à Presles n'avait dit son nom qu'à Moreau, le jeune Husson ne le connaissait que sous le prénom de Georges, et ce nom de Frédéric Marest ne pouvait lui rien rappeler.
—Messieurs, dit Godeschal au déjeuner en s'adressant à tous les clercs, je vous annonce l'arrivée d'un nouveau basochien; et, comme il est richissime, nous lui ferons payer, je l'espère, une fameuse bienvenue...
—En avant, le livre! dit Oscar en regardant le petit clerc, et soyons sérieux.
Le petit clerc grimpa comme un écureuil le long des casiers pour saisir un registre mis sur la dernière planche pour y recevoir des couches de poussière.
—Il s'est culotté, dit le petit clerc en montrant un livre.
Expliquons quelle plaisanterie perpétuelle engendrait ce Livre alors en pratique dans la plupart des Études. Il n'est que déjeuners de clercs, dîners de traitants et soupers de seigneurs, ce vieux dicton du dix-huitième siècle est resté vrai, quant à ce qui regarde la Basoche, pour quiconque a passé deux ou trois ans de sa vie à étudier la Procédure chez un avoué, le Notariat chez un maître quelconque. Dans la vie cléricale, où l'on travaille tant, on aime le plaisir avec d'autant plus d'ardeur qu'il est rare; mais surtout on y savoure une mystification avec délices. C'est ce qui, jusqu'à un certain point, explique la conduite de Georges Marest dans la voiture à Pierrotin. Le clerc le plus sombre est toujours travaillé par un besoin de farce et de gausserie. L'instinct avec lequel on saisit, on développe une mystification et une plaisanterie, entre clercs, est merveilleux à voir, et n'a son analogue que chez les peintres. L'Atelier et l'Étude sont, en ce genre, supérieurs aux comédiens. En achetant un titre nu, Desroches recommençait en quelque sorte une nouvelle dynastie. Cette fondation interrompit la suite des usages relatifs à la bienvenue. Aussi, venu dans un appartement où jamais il ne s'était griffonné de papiers timbrés, Desroches y avait-il mis des tables neuves, des cartons blancs et bordés de bleu, tout neufs. Son Étude fut composée de clercs pris à différentes Études, sans liens entre eux et pour ainsi dire étonnés de leur réunion. Godeschal, qui avait fait ses premières armes chez maître Derville, n'était pas clerc à laisser se perdre la précieuse tradition de la bienvenue. La bienvenue est un déjeuner que doit tout néophyte aux anciens de l'Étude où il entre. Or, au moment où le jeune Oscar vint à l'Étude, dans les six mois de l'installation de Desroches, par une soirée d'hiver où la besogne fut expédiée de bonne heure, au moment où les clercs se chauffaient avant de partir, Godeschal inventa de confectionner un soi-disant registre architriclino-basochien, de la dernière antiquité, sauvé des orages de la Révolution, venu du procureur au Châtelet Bordin, prédécesseur médiat de Sauvagnest, l'avoué de qui Desroches tenait sa charge. On commença par chercher chez un marchand de vieux papiers quelque registre de papier marqué du dix-huitième siècle, bien et dûment relié en parchemin sur lequel se lirait un arrêt du Grand-Conseil. Après avoir trouvé ce livre, on le traîna dans la poussière, dans le poêle, dans la cheminée, dans la cuisine; on le laissa même dans ce que les clercs appellent la chambre des délibérés, et l'on obtint une moisissure à ravir des antiquaires, des lézardes d'une vétusté sauvage, des coins rongés à faire croire que les rats s'en étaient régalés. La tranche fut roussie avec une perfection étonnante. Une fois le livre mis en état, voici quelques citations qui diront aux plus obtus l'usage auquel l'Étude de Desroches consacrait ce recueil, dont les soixante premières pages abondaient en faux procès-verbaux. Sur le premier feuillet, on lisait:
«Au nom du Père et du Fils et dv Sainct-Esprit. Ainsi soit-il. Cejovrd'hui, feste de nostre dame Saincte-Geneviesve, patronne de Paris, sous l'inuocation de laquelle se sont miz, depuis l'an 1525, les clercqs de ceste Estude, nous, soubssignés, clercqs et petits clercqs de l'Estude de maistre Jerosme-Sebastien Bordin, successeur de feu Guerbet, en son viuant procurevr au Chastelet, avons recogneu la nécessité où nous estions de remplacer le registre et les archiues d'installations des clercqs de ceste glorieuse Estude, membre distingué du royaume de Basoche, lequel registre s'est veu plein par suite des actes de nos chers et bien amés prédécessevrs, et avons requis le Garde des Archives du Palays de le ioindre à iceux des autres Estudes, et sommes allés tous à la messe à la paroisse de Saint-Severin, pour solenniser l'inauguration de nostre nouveau registre.
»En foi de quoi nous avons tous signé: Malin, principal clercq; Grevin, second clercq; Athanase Feret, clercq; Jacques Huet, clercq; Regnauld de Saint-Jean-d'Angely, clercq; Bedeau, petit clercq saute-ruisseau. An 1787 de nostre Seigneur.
»Après la messe, ouïe, nous nous sommes transportés en la Courtille, et, à frais communs, avons fait un large déjeuner qui n'a fini qu'à sept heures du matin.»
C'était miraculeusement écrit. Un expert eût juré que cette écriture appartenait au dix-huitième siècle. Vingt-sept procès-verbaux de réceptions suivaient, et la dernière se rapportait à la fatale année 1792. Après une lacune de quatorze ans, le registre commençait, en 1806, à la nomination de Bordin comme avoué près le tribunal de première instance de la Seine. Et voici la glose qui signalait la reconstitution du royaume de Basoche et autres lieux: